127 - Petits glaciers des Andes tropicales : une disparition annoncée
Janvier 2001
D'ici dix à quinze ans, les petits glaciers andins, qui représentent 80% de ceux que comptent les Andes intertropicales, auront vraisemblablement disparu.
D'ici dix à quinze ans, les petits glaciers andins, qui représentent 80% de ceux que comptent les Andes intertropicales, auront vraisemblablement disparu. Telle est la principale conclusion des études menées sur les glaciers de Chacaltaya en Bolivie et de l‚Antizana en Equateur par des chercheurs français de l'IRD et leurs partenaires boliviens et équatoriens. Les bilans de masse réalisés sur ces deux glaciers montrent en effet que leur recul s'est très sensiblement accru depuis une dizaine d‚années, une évolution qui, si elle se poursuit, compromet à court terme leur avenir. Ces chercheurs soulignent en outre que la récente accélération de la fonte des glaciers andins correspond à une intensification et à une plus grande fréquence des événements El Niño observées pendant la même période.
Comment les glaciers andins réagissent-ils aux fluctuations climatiques auxquelles ils sont particulièrement sensibles du fait de leur situation sous les tropiques et leur fonctionnement spécifique (1) ? En une période où l'on prévoit une accélération du réchauffement du climat, la question est particulièrement cruciale pour les régions andines dont l‚approvisionnement en eau dépend en grande partie des sommets englacés de la Cordillère.
Afin d'apporter une réponse concrète à une telle préoccupation, des chercheurs de l'unité de recherche " GREAT ICE " de l'IRD, de l'IHH (Institut d'Hydraulique et d‚Hydrologie de Bolivie) et de l'INAMHI (Institut national de météorologie et d'hydrologie d'Equateur) ont accordé une attention particulière à deux petits glaciers andins : le glacier de Chacaltaya situé entre 5 125 et 5 375 mètres d‚altitude au nord de la Bolivie et celui de l'Antizana (4800-5760 m) en Equateur. Par leur taille, inférieure à 1 km2, et leur altitude, ces glaciers sont représentatifs de ceux qui parsèment la Cordillère. Depuis 1991 pour le premier, et 1995 pour le second, les chercheurs ont effectué des bilans de masse. Cette mesure vise à estimer la différence entre la quantité d'eau reçue des précipitations solides et celle perdue par la fonte et la sublimation de la glace. Ces bilans de masse sont réalisés depuis une dizaine d‚années sur une base mensuelle dans la zone basse du glacier où l'ablation prédomine. L'information pour les années antérieures à ces bilans provient de l'analyse de photographies aériennes et de documents d'archives.
Les résultats de ces analyses montrent que l‚avenir des petits glaciers andins est compromis. Cette dernière décennie, les deux glaciers ont perdu en moyenne entre 0,6 à 1,4 mètre d‚eau par an. Chacaltaya a vu par exemple son épaisseur amputée de 40 % et son volume des deux tiers. Sa surface s'est réduite de plus de 40 % entre 1992 et 1998, et ne représente plus aujourd'hui que 10 % de ce qu'elle était en 1940. Si une telle évolution se poursuit sur ces glaciers que leur taille réduite rend plus vulnérables à la décrue glaciaire actuelle, Chacaltaya aura disparu d'ici dix à quinze ans et Antizana aura fortement régressé.
Le recul des glaciers s'est-il récemment intensifié ? Des études plus anciennes et jusqu'à présent moins minutieuses réalisées sur d'autres glaciers andins de l'aire tropicale, comme au Pérou, montrent que l'accélération de ce phénomène date du début des années 1980. Les résultats obtenus sur l'Antizana et Chacaltaya le confirment. Ce dernier a ainsi perdu 0,2 mètre d'eau par an entre 1940 et 1963, 0,6 m/an de 1963 à 1983 et 0,9 m/an depuis 1983. La surface de l‚Antizana s'est pour sa part réduite trois fois plus vite entre 1993 et 1998 qu'entre 1956 et 1993. Globalement, le taux d'ablation des deux glaciers a été trois à cinq fois plus élevé au cours de la dernière décennie que pendant les précédentes.
Les chercheurs ont par ailleurs mis en évidence que l'accentuation du recul des glaciers était pour une large part associée aux événements El Niño (phase chaude d‚ENSO : El Niño Southern Oscillation). En effet, le bilan de masse établi sur une base mensuelle montre que les maximums d‚ablation ont été atteints pendant ou immédiatement après des événements El Niño, notamment en 1991-1992, 1994-1996 et 1997-1998. En revanche, pendant La Niña (la phase froide d‚ENSO), l‚ablation diminue nettement, parfois même les glaciers se stabilisent ou progressent. Ainsi, l'Antizana a recommencé a avoir un bilan positif depuis juillet 1998, date à laquelle la situation La Niña s'est installée sur le Pacifique ; ceci a abouti à une avancée du front du glacier de plus de 30 mètres entre 1999 et 2000. Ces données et les résultats des bilans d'énergie effectués sur le glacier de Zongo (2) laissent penser que l'Œintensification et la plus grande fréquence des événements El Niño observées depuis vingt ans, et peut-être liées au réchauffement global du climat, expliquent pour une grande part la récente accélération du recul des glaciers andins.
(1) Contrairement aux glaciers alpins, qui connaissent une longue période d'accumulation hivernale, les glaciers sous les tropiques sont soumis en permanence à un régime d'ablation dans leur moitié inférieure, ce qui les rend sensibles au moindre soubresaut du climat.
(2) Un glacier de plus grande taille étudié par la même équipe en Bolivie et qui réagit de façon semblable aux oscillations climatiques du Pacifique.