14 - Effets de la dévaluation du franc CFA sur l'alimentation des jeunes enfants au Congo et au Sénégal - Institut de recherche pour le développement (IRD)

© IRD / Olivier Barrière Brûlis de terre agricole en vue de la mise en place de zones d'abattis (environs de Elahé, village amérindien Wayana). L'agriculture sur brûlis est un système agraire dans lequel le transfert de fertilité se fait par le feu, éventuellement après une période de jachère longue. C'est un mode de culture qui peut conduire à une dégradation durable des sols. Indigo 44480  

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14 - Effets de la dévaluation du franc CFA sur l'alimentation des jeunes enfants au Congo et au Sénégal

Juin 1996

Fiches d'actualité scientifique

Le laboratoire de nutrition tropicale de l'IRD à Montpellier - centre collaborateur de l'Organisation mondiale pour la santé (OMS) - vient de publier les résultats d'une étude menée en 1995 à Brazzaville et dans la banlieue de Dakar sur les effets produits par la dévaluation du franc CFA sur l'alimentation des enfants âgés de quatre mois à un an.

Cette tranche d'âge a été retenue car elle correspond à la période pendant laquelle la mère introduit des aliments solides dans l'alimentation du nourrisson, phase primordiale qui conditionne très souvent la croissance ultérieure des enfants et où peut s'amorcer le début d'une malnutrition.

Cette enquête a été conduite en collaboration avec le ministère de la Recherche du Congo et des chercheurs sénégalais, avec pour objectifs de définir précisément les changements dans les pratiques alimentaires, d'identifier des groupes socio-économiques à risque et d'envisager un certain nombre de mesures destinées à corriger les impacts négatifs induits par la dévaluation.

Afin de mieux mesurer les transformations qui se sont opérées, les chercheurs ont eu recours à deux approches différentes. La première de type quantitatif, utilisée à Brazzaville, a conduit à comparer les résultats de deux enquêtes épidémiologiques, l'une menée avant la dévaluation sur un échantillon d'un millier d'enfants, l'autre un an après celle-ci (huit cents enfants). La seconde approche, qualitative, s'est fondée sur une série d'entretiens individuels et des discussions en groupe avec des mères de famille et des commerçants vivant à Pikine, une importante banlieue de Dakar, et à Rufisque, une ville moyenne située à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Ces deux études présentent des conclusions similaires.

Peu de changements en matière d'allaitement

Dans ces villes du Sénégal et du Congo, les pratiques en matière d'allaitement maternel ont peu changé. A Brazzaville, le taux d'allaitement au sein est demeuré très élevé (supérieur à 90%) et l'utilisation du biberon (12% en moyenne) n'a pas été influencée par la dévaluation. De même, l'âge d'introduction des aliments de complément est resté précoce : 90% des enfants en reçoivent dèjà à l'âge de quatre mois. A Pikine et à Rufisque, on observe les mêmes permanences : les mères déclarent qu'en ce qui concerne l'allaitement et l'âge d'introduction des premières bouillies, elles «font ce qu'elles ont toujours fait et qu'elles continueront pour les suivants», le poids de la tradition l'emportant - semble-t-il - sur les considérations économiques. Toutefois, dans ces deux villes sénégalaises, certaines mères, invoquant le prix du lait pour nourrisson, ont abandonné le biberon et d'autres, parmi les plus pauvres, disent ne donner que le sein à des enfants en âge de manger des bouillies.

Une baisse sensible de la qualité de l'alimentation de complément

En revanche, au Sénégal comme au Congo, on observe une diminution du nombre de jeunes enfants recevant une préparation adaptée à leur âge (bouillies, plat spécial) ainsi qu'une baisse de la qualité nutritionnelle des aliments de complément.
A Brazzaville, le nombre d'enfants de six à neuf mois recevant de la bouillie a ainsi baissé de près de dix pour cent et, de ce fait, ils sont plus nombreux à être nourris directement des plats préparés pour l'ensemble de la famille. Par ailleurs, l'utilisation de bouillies confectionnées par des artisans locaux à base de maïs fermenté s'est accru au détriment de celles préparées avec des farines importées, dont la consommation a sensiblement baissé (moins 14%). Ces changements sont particulièrement marqués dans les familles aux revenus les plus bas. En outre, si les mères utilisent plus de sucre qu'auparavant pour enrichir les bouillies locales, l'adjonction de lait est beaucoup moins fréquente depuis la dévaluation.

Dans la grande banlieue de Dakar, la qualité des bouillies semble également s'être altérée. Les mères sont plus nombreuses à donner uniquement des préparations à base de mil et sucrées sans ajouter de lait ou de corps gras. La nature des plats familiaux a aussi évolué. Les femmes interrogées déclarent avoir maintenu la quantité de riz utilisé chaque jour, mais réduit l'apport d'huile, de légumes et de poisson frais dans la préparation des repas. Ceci n'est pas sans conséquences sur l'alimentation des jeunes enfants puisque, depuis la dévaluation, les plats des aînés entrent de plus en plus dans la composition des repas qui leur sont destinés.

La diminution de consommation de produits importés au profit de produits locaux était un effet attendu de la dévaluation du franc CFA. L'étude menée par le laboratoire de nutrition de l'IRD a confirmé l'impact très net qu'elle a eu sur l'alimentation des jeunes enfants. Afin de voir si l'ensemble de ces effets persiste ou évolue, les chercheurs ont entrepris à Brazzaville une nouvelle enquête, qualitative et quantitative, sur les pratiques alimentaires et l'état nutritionnel des enfants deux ans après la dévaluation.

Pour l'heure, l'impact le plus préoccupant est la diminution de la qualité des aliments de complément, du fait, notamment, d'un recours plus fréquent aux bouillies fabriquées localement dont la teneur en éléments essentiels à la croissance des enfants est souvent insuffisante. Il apparaît donc urgent de renforcer les programmes visant à améliorer ces aliments produits par l'artisanat local ou de transférer aux familles des méthodes simples leur permettant d'enrichir la qualité nutritionnelle des bouillies utilisées. Dans l'immédiat, il semble indispensable d'adapter les messages d'éducation nutritionnelle au nouveau contexte socio-économique, afin que les mères de famille puissent tirer le meilleur parti des produits dont elles peuvent disposer aujourd'hui. Enfin, il convient de mettre en place ou de renforcer au cours de ces prochaines années un suivi de l'état nutritionnel des enfants de manière à pouvoir prendre les mesures compensatoires qui s'imposent.