391 - La surpêche menace la survie des oiseaux marins
Décembre 2011
Fous de Bassan, mouettes, macareux, manchots… tous les oiseaux marins subissent le même sort : quand les stocks de poissons baissent en deçà d’un tiers de leur capacité maximale, le nombre de poussins chute. C’est ce que vient de révéler une étude internationale( 1) sur la relation proie-prédateur dans sept écosystèmes marins à travers le monde, publiée dans Science et coordonnée par Philippe Cury, chercheur à l’IRD. Grâce à près de 450 années d’observation, l’équipe de recherche a comparé l’évolution de l’abondance en poissons et du succès reproducteur( 2) chez 14 espèces d’oiseaux côtiers. Ces derniers se nourrissent principalement de sardines, d’anchois, de harengs, de crevettes… qui sont victimes de surpêche. Sous le seuil critique d’un tiers de la biomasse en poissons, les oiseaux – et l’équilibre de tout l’écosystème – sont menacés.
Ces travaux offrent enfin un chiffre de référence pour une gestion durable des pêches, en vue de préserver ces populations d’oiseaux, souvent en danger, et de maintenir la bonne santé des milieux marins.
De l’Arctique à l’Antarctique et de l’Atlantique au Pacifique, lorsque l’abondance de poissons diminue, les oiseaux marins cessent de se reproduire. Si de précédents travaux avaient établi ce lien entre disponibilité de la nourriture et taux de reproduction des oiseaux, une nouvelle étude internationale( 1) vient de faire une découverte de taille. Coordonnée par Philippe Cury, chercheur à l’IRD, et publiée dans la revue Science , celle-ci révèle l’existence d’un seuil critique des stocks de poissons, en-dessous duquel l’équilibre des oiseaux est ébranlé.
Un tiers : la limite à ne pas franchir
Fous de Bassan, sternes, macareux, mouettes, manchots… toutes espèces confondues, si les stocks de poissons baissent en deçà d’un tiers de leur capacité maximale, le nombre de poussins chute brutalement. Et ce, quel que soit l’endroit du globe. De fait, lorsque la quantité de leurs proies devient insuffisante, le succès reproducteur( 2) des oiseaux marins décline brutalement. En revanche, au-dessus de ce seuil, le taux de reproduction des oiseaux n’augmente pas. Une plus grande abondance de nourriture n’a pas l’impact escompté car d’autres facteurs limitants interviennent, comme la saturation des zones de nidification par exemple.
En mettant en évidence un schéma aussi remarquable, ces travaux vérifient de manière empirique – c’est-à-dire à partir de données et non de modèles – que les écosystèmes répondent sur le long terme à des lois communes. Jusque-là, ce principe fondamental pour l’étude du vivant demeurait théorique. Pour la première fois en effet, les scientifiques ont établi un modèle proies-prédateurs sur la base d’observations réelles en milieu marin.
Près de 450 ans de données
L’équipe de recherche a comparé, tout autour de la planète, l’évolution de la biomasse de poissons et du succès de reproduction des oiseaux marins, sur près de 450 années. Pour réaliser cette méta-analyse, les scientifiques se sont focalisés sur 14 espèces d’oiseaux, dans sept écosystèmes à travers le monde. Les espèces choisies se nourrissent principalement de sardines, d’anchois, de harengs ou d’autres petits poissons côtiers exploités par les pêcheurs et qui subissent une importante pression. Chaque écosystème a été étudié sur des périodes allant de 15 à plus de 40 ans – l’étude révèle qu’il faut en moyenne treize années de relevés pour avoir une bonne idée de l’abondance maximale de poissons dans un écosystème.
C’est la première fois qu’autant de données sur les relations proies-prédateurs sont réunies, sur une aussi longue période. Les chercheurs soulignent que cette formidable quantité d’informations a pu être rassemblée grâce à des partenariats forts entre scientifiques du Nord et du Sud. Pour relever et collecter ce matériel de grande qualité, des dizaines de chercheurs ont consacré parfois toute leur carrière à ces travaux.
La surpêche menace la santé des écosystèmes
Cette étude démontre que la surpêche met en péril la survie des prédateurs supérieurs tels que les oiseaux. Ceux-ci entrent en compétition directe avec les pêcheurs : les uns comme les autres consomment environ 80 millions de tonnes de poissons par an. Utilisés pour la production de farines et d’huiles pour l’aquaculture, les petits poissons côtiers (sardines, anchois, harengs, capelins…) représentent plus de 30% des prises mondiales aujourd’hui. Face à une demande globale croissante, ces résultats offrent enfin un chiffre de référence pour une gestion durable des pêches en vue de maintenir les populations d’oiseaux marins sur le long terme.
Ces derniers sont un des meilleurs indicateurs de la bonne santé des écosystèmes marins – que la Commission européenne, notamment, souhaite caractériser – et sont un des paramètres les plus faciles à mesurer. Ces oiseaux figurent parmi les espèces les plus en danger, du fait du manque de nourriture mais aussi du changement climatique et de la destruction des habitats côtiers – là aussi, ils sont en compétition avec les humains pour l’espace en zone littorale.
Déterminer les relations clés entre les prédateurs et leurs proies est essentiel pour comprendre la dynamique des écosystèmes. A ce jour, les instances internationales disposent de peu d’outils écosystémiques pour encadrer et limiter l’activité des pêcheries. Si le seuil d’un tiers proposé par cette étude n’est pas à considérer comme une règle stricte, il peut tenir lieu de point de référence aux politiques de gestion des pêches.
[Notes]
(1) Ces travaux ont été réalisés en partenariat avec des chercheurs des universités de St Andrews et Glasgow au Royaume-Uni, de l’Ifremer, du Norwegian Institute for Nature Research , du Department of Environmental Affairs et de l’Université de Cape Town en Afrique du Sud, du British Antarctic Survey , de l’Université de Stockholm en Suède, de l’Université de Colombie britannique au Canada, de l’Alaska Science Center et du Farallon Institute for Advanced Ecosystem Research aux Etats-Unis et du ministère des pêches et des ressources marines en Namibie.
(2) Le succès reproducteur est la capacité des individus d’une espèce à se reproduire. Il se mesure par le nombre de petits oisillons qui survivent.
Rédaction – Gaëlle Courcoux et Bintou Bonkoungou