412 - Le moustique tigre plus volage que prévu - Institut de recherche pour le développement (IRD)

© IRD / Olivier Barrière Brûlis de terre agricole en vue de la mise en place de zones d'abattis (environs de Elahé, village amérindien Wayana). L'agriculture sur brûlis est un système agraire dans lequel le transfert de fertilité se fait par le feu, éventuellement après une période de jachère longue. C'est un mode de culture qui peut conduire à une dégradation durable des sols. Indigo 44480  

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412 - Le moustique tigre plus volage que prévu

Septembre 2012

Fiches d'actualité scientifique

© EID Méditerranée / J-B Ferré Accouplement

Les femelles moustique tigre, vecteurs du chikungunya et de la dengue, sont censées ne s’accoupler qu’une fois au cours de leurs quelques semaines d’existence. Elles se révèlent beaucoup moins fidèles. Une équipe de l’IRD et de ses partenaires( 1) a découvert qu’elles peuvent en réalité s’unir à plusieurs mâles durant leur courte vie. Une même ponte peut d’ailleurs être issue de pères différents ! Les mâles de leur coté peuvent s’accoupler avec plus de 10 femelles.
Ces récents travaux, menés à La Réunion et publiés notamment dans la revue PLoS ONE , vont permettre d’optimiser la « technique de l'insecte stérile ». Cette approche novatrice de lutte antivectorielle consiste à leurrer les femelles avec des mâles infertiles afin de réduire la population de moustiques dans la nature. Les chercheurs pourront notamment préciser quelle quantité de mâles stérilisés lâcher pour compenser l’infidélité de ces dames.
La dengue et le chikungunya continuent de sévir dans le monde entier. En l’absence de vaccin et de traitement, combattre le vecteur demeure le seul moyen d’action. La nouvelle méthode, si elle s’avère prometteuse, offrira une alternative écologique aux insecticides.

Les femelles moustique tigre, qui véhiculent le virus du chikungunya, sont beaucoup moins fidèles que ce que les entomologistes pensaient. Une équipe de l’IRD et de ses partenaires( 1) vient de découvrir que ces dames Aedes albopictus , de leur nom scientifique, s’accouplent plusieurs fois durant leur courte vie. Jusque-là, les spécialistes pensaient qu’elles ne s’unissaient qu’à un seul mâle au cours de leurs quelques semaines d’existence. Selon cette hypothèse généralement admise, une fois fécondées, elles développeraient une aversion à toute nouvelle insémination. La découverte d’une appétence sexuelle inattendue de leur part a des implications majeures pour la nouvelle « technique de l’insecte stérile ».

Objectif : tromper les femelles

© IRD / M. Dukhan Aedes albopictus : vecteur du chikungunya Indigo 36497  

Cette approche de lutte antivectorielle est en cours de développement depuis quelques années par les chercheurs de l’IRD à La Réunion. Basée sur la stérilisation des moustiques mâles, elle permettrait de réduire la population de vecteurs présente dans la nature. La méthode consiste à disperser ces mâles rendus inaptes à la fécondation afin de duper en quelque sorte les femelles, censées ne s’accoupler qu’une fois, avec ces individus infertiles. Comme cela a été démontré par de précédents travaux, les moustiques mâles stérilisés par irradiation( 2) en laboratoire s’accouplent tout de même normalement avec les femelles. Et ces dernières continuent de produire un grand nombre d’œufs, mais non fécondés et qui ne donneront donc pas de descendance.

Une mère, plusieurs pères

© IRD / G. Villegier Repas sanguin sur un des chercheurs. Indigo 48959  

Pour optimiser cette nouvelle technique de lutte, comprendre la biologie, l’écologie, le comportement et la compétitivité des moustiques est primordial.

Les chercheurs ont ainsi voulu déterminer si les œufs des femelles moustique tigre capturées à La Réunion provenaient bien d’un seul mâle ou si elles avaient mis à contribution plusieurs géniteurs. Grâce à des marqueurs génétiques, ils ont montré qu’une même ponte pouvait être issue d’accouplements avec des mâles différents. La nouvelle étude, publiée dans PLoS ONE , révèle ainsi que les femelles sont en réalité susceptibles d’avoir recours à des inséminations multiples. Ce résultat suggère que la répulsion des femelles pour toute nouvelle union après s’être accouplées une première fois n’est pas systématique.

Des mâles très actifs

© IRD / F. Darriet Gîte larvaire Indigo 50692  

Lors d’une précédente étude, l’équipe de recherche a également montré que les moustiques tigres mâles sont très performants. Ceux-ci restent sexuellement actifs pendant plus de 14 jours. De plus, les scientifiques ont souligné le nombre élevé de femelles fécondées par un seul mâle : le moustique tigre est capable de s’accoupler avec plus de dix femelles en moyenne durant cette période. D’où tiennent-ils un tel succès reproductif ? Cette question fondamentale demeure à élucider. Cependant, les moustiques mâles rendus stériles s’avèrent un peu moins compétitifs.

Ces résultats permettront aux chercheurs de maximiser l’efficacité de la technique du mâle stérile. Ils pourront notamment préciser quelle quantité de mâles infertiles lâcher pour augmenter la probabilité qu’une femelle s’accouple avec l’un d’entre eux et pour compenser leur attractivité légèrement moindre.

Dangereuses femelles

© IRD / M. Jacquet Les femelles moustique tigre transmettent les virus par leur piqûre. Indigo 50717  

Le redouté moustique tigre est responsable de la transmission de plusieurs maladies dans le monde. Il est le principal vecteur du chikungunya et le second de la dengue – après un autre moustique du genre Aedes . A l’instar des fameux anophèles qui véhiculent le paludisme, ce sont les femelles qui transmettent les virus aux hommes et aux animaux. Elles les piquent en effet pour se nourrir de leur sang et assurer ainsi le développement de leurs œufs.

Rarement mortel, le chikungunya est tout de même considéré comme un problème de santé publique majeur en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique. En 2006 à La Réunion, l’infection a touché près d’un tiers de la population, soit des centaines de milliers de personnes au total dans tout l’océan Indien. Fièvre, douleurs articulaires, maux de tête sont les symptômes les plus fréquents. A ce jour, aucun vaccin ni traitement n’ont été mis au point. Le seul moyen d’action demeure donc la lutte antivectorielle.

© V. Robert La nouvelle technique constituerait une alternative aux pulvérisations d'insecticides. Indigo 43592  

Dans cette perspective, la stérilisation des moustiques mâles pourrait offrir une alternative plus respectueuse de l’environnement et des écosystèmes que les pulvérisations d’insecticides. Si à l’issue de la phase de recherche en laboratoire, celle-ci est estimée réellement prometteuse, les chercheurs pourront procéder dans les quelques années à venir à la phase de lâcher expérimental sur le terrain. Mais un important travail de sensibilisation reste à effectuer au préalable, afin de s’assurer de la bonne perception et de l’adhésion des populations locales à la nouvelle méthode.


[Notes]

(1) Ces travaux ont été réalisés en partenariat avec le Centre de recherche et de veille sur les maladies émergentes dans l’océan Indien (CRVOI) à La Réunion, l’Agence régionale de Santé de l’Océan Indien et l’International Atomic Energy Agency en Autriche.

(2) La stérilisation par irradiation consiste à exposer un corps très brièvement à une source d’émission radioactive. Ce procédé est couramment utilisé sur les produits alimentaires, sanitaires, etc.

Rédaction DIC – Gaëlle Courcoux