320 - Maladie du sommeil : Les tsé-tsé contre-attaquent dans les villes
Juin 2009
La maladie du sommeil est une infection parasitaire qui touche les hommes et les animaux en Afrique. Comme son nom l’indique, elle perturbele cycle du sommeil : le malade se met à dormir le jour et veiller la nuit. S’ensuivent alors des troubles sensoriels, moteurs, psychiques et enfin neurologiques qui, en l’absence de traitement, le conduisent fatalement à la mort.
Maladie du sommeil : Les tsé-tsé contre-attaquent dans les villes
Maîtrisé dans les années 1960, le fléau connaît une recrudescence depuis environ 15 ans. L'OMS estime à 300 000 le nombre de nouveaux cas chez l’homme chaque année.
Aucun espoir de vaccin n’existe à moyen terme et les quelques traitements disponibles à ce jour sont très toxiques.
Les fautifs ? La mouche tsé-tsé et le parasite qu’elle transmet par sa piqûre. Mais au cours du 20e siècle, le nombre de mouches et leur extension géographique ont diminué.
En effet, les chercheurs de l’IRD et leurs partenaires
(1) ont montré que la démographie galopante, le développement économique et le changement climatique en Afrique de l’Ouest ont profondément modifié et en grande partie détruit leur habitat naturel, la savane. Un espoir de recul de la maladie ?
Ce serait sans compter sur la capacité d’adaptation aux conditions urbaines de certaines espèces, notamment la plus dangereuse pour l’homme.
Celles-ci envahissent aujourd’hui les villes, augmentant le risque de foyers épidémiques urbains.
Au début du 20e siècle, pour se protéger et épargner leur bétail, les hommes fuyaient les mouches tsé-tsé, ou glossines. En effet, ces dernières leur transmettent en les piquant le parasite responsable de la maladie du sommeil. Celui-ci, appelé Trypanosoma brucei , envahit alors le sang puis le système nerveux de son hôte, provoquant ainsi une inversion du cycle du sommeil auquel s’ajoutent des troubles sensoriels, moteurs, psychiques et neurologiques. S’il n’est pas traité, le malade sombre dans le coma et finit par mourir.
Aujourd’hui, les rôles sont inversés : c’est le peuplement humain qui modèle la distribution des mouches. L’accroissement démographique, le développement économique et les changements climatiques survenus en Afrique de l’Ouest depuis un siècle ont profondément modifié le peuplement humain et les paysages. Ces intenses évolutions ne sont pas sans conséquences sur les tsé-tsé, entièrement dépendantes du sang des animaux et des hommes pour leur nourriture. Les mouches ont donc dû s’adapter.
Des tsé-tsé moins nombreuses…
Les insectes ont ainsi vu leur nombre diminuer et leur aire de répartition globalement se rétracter en Afrique de l’Ouest. Certaines espèces ont complètement disparu de la savane, leur habitat naturel. Le rôle de l’homme est indéniable. En effet, des chercheurs de l’IRD et leurs partenaires (1) ont analysé des photographies aériennes prises entre 1952 et 2007 dans la boucle de Mouhoun, à l’ouest du Burkina Faso, où la maladie chez l’homme est désormais éradiquée, et ont montré la dégradation du paysage. Destruction du couvert végétal, disparition de la faune sauvage, etc. : l’augmentation des densités humaines, multipliées par quatre en 50 ans en Afrique de l’Ouest, et les déplacements de populations engendrés par les dérèglements climatiques (sécheresse des années 1970, inondations…) ont profondément modifié et détérioré les niches écologiques du vecteur. Le changement climatique a aussi influencé de manière plus directe la distribution des mouches. En effet, du fait de la baisse des précipitations, la limite nord des tsé-tsé s’est déplacée, en 100 ans, jusqu’à 200 km vers le sud, plus humide. Résultat ? La maladie a disparu de la savane et est apparue en zones de forêt et de mangrove, plus au sud.
Par ailleurs, la construction des aménagements hydrauliques, dans les années 1980, a progressivement réduit les contacts mouches-hommes (2), ces derniers n’étant plus contraints de se rendre à la rivière pour s’approvisionner en eau, et permis ainsi le recul de la maladie.
… mais plus dangereuses.
Avec 617 millions d’habitants prévus en 2050 dans un contexte de variabilité climatique, les mouches vont-elles disparaître d’Afrique de l’Ouest ? Malheureusement, si certains groupes de tsé-tsé résistent mal à la pression anthropique, d’autres s’acclimatent en revanche très bien à de fortes concentrations humaines. C’est le cas notamment des plus dangereuses pour l’homme, les mouches du groupe palpalis , qui ont su adapter leur régime alimentaire aux conditions urbaines. Ces dernières vivent aujourd’hui en grand nombre dans la plupart des grandes villes d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale comme Kinshasa en République démocratique du Congo, Abidjan en Côte d'Ivoire ou encore Dakar au Sénégal.
Quand les conflits s’en mêlent.
À l’insécurité liée à la lutte pour les ressources économiques, foncières et hydrologiques du fait de la croissance démographique, s’ajoute la multiplication des conflits récents au Libéria, en Sierra Leone ou encore en Côte-d’Ivoire qui exacerbent le phénomène d’intense mobilité de la population ouest-africaine. Or, ces migrations augmentent les risques de diffusion de la maladie et conduisent dans des zones d’endémie des populations n'ayant jamais été en contact avec le vecteur et donc plus vulnérables. Par ailleurs, l’instabilité politique empêche la mise en place de plans d’intervention médicale et de lutte anti-vectorielle efficaces et durables.
La maladie du sommeil a par conséquent subi de profondes modifications épidémiologiques du fait des évolutions démo-climatiques au siècle dernier. Moins nombreuses et cantonnées à une aire géographique restreinte, les mouches tsé-tsé ne s’en retrouvent pas moins concentrées, plus particulièrement dans les grandes villes. Conjuguer les savoirs (démographie, écologie, climat, entomologie, santé) permettra aux chercheurs de proposer des scénarios d’épidémisation/extinction et de déterminer les zones prioritaires d’intervention médicale et de lutte anti-vectorielle à l’avenir . Cette approche multidisciplinaire pourra être étendue aux autres pathologies vectorielles comme le paludisme ou le chikungunya.
(1) Ces travaux ont été réalisé en collaboration avec des chercheurs du Centre International de Recherche Développement sur l’Élevage en zone Subhumide (CIRDES) et du Centre Muraz, à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, et des Programmes Nationaux de Lutte contre la THA (trypanosomiase humaine africaine) des pays d’Afrique de l’Ouest.
(2) Les mouches tsé-tsé vivent principalement dans les zones plus humides de la savane telles que les vallées fluviales.
Rédaction : Gaëlle Courcoux
Référence :
Courtin F., Sidibé I., Rouamba J., Jamonneau V., Gouro A., Solano P.
Impacts des évolutions démographiques et climatiques sur la répartition spatiale des hommes, des tsé-tsé et des trypanosomoses en Afrique de l'Ouest . Parasite - Journal de la Société Française de Parasitologie , 16 (1), p. 3-10, 2009