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Bricolage
 

Auteur : André Mary

Le bricolage de mythologies ou de dispositifs rituels auxquels se livrent les producteurs de religions (prophètes ou autres) suppose la mobilisation des ressources d’une mémoire collective sans doute fragmentaire mais encore vive. On est loin du libre choix d’individus consommateurs de croyances décontextualisées qui caractérise, aux yeux des sociologues, la religion « à la carte » dans les sociétés post-modernes. Les ré-emplois qui peuvent être faits de la métaphore du bricolage dans ce contexte de sur-modernité relèvent d’un glissement de sens par rapport au paradigme initial, déjà amorcé par Michel de Certeau dans sa vision d’un « christianisme éclaté » (1987 : 88). Dans l’approche de la culture "plurielle" d’aujourd’hui, le bricolage se réduit à un simple « bris-collage » et relève plutôt de la métaphore du kaléidoscope avancé parallèlement par Claude Lévi-Srauss. Il est surtout synonyme de libre improvisation alors que la pertinence initiale du paradigme suppose au contraire la référence à des contraintes socio-symboliques.

Roger Bastide tenait à réserver à Mauss l’intuition première du paradigme du bricolage inspirée par les faits afro-brésiliens. Mais la sociologie bastidienne du bricolage « en train de se faire » exploite surtout la reformulation savante que l’auteur de La Pensée sauvage donne du bricolage mythique (Lévi-Strauss, 1962 ; Bastide, 1970). La métaphore du bricolage revisite la référence au simple assemblage de matériaux à partir de la combinatoire du signifiant et du signifié, et, dans une formule plus élaborée, fait appel aux figures de la métonymie et de la métaphore. La première contrainte du bricoleur est celle d’un ensemble fini de matériaux donnés ou pré-existants : le bricoleur, à la différence de l’ingénieur, n’a pas la liberté de créer les matériaux nécessaires à la réalisation de son projet, il est obligé de « faire avec » ce qu’il a récupéré. La deuxième « pré-contrainte » porte sur les matériaux récupérés, détournés ou dérivés : ils sont à la fois décontextualisés, coupés des systèmes de sens auxquels ils étaient liés, mais ces éléments morcelés, fragmentaires, conservent au moins partiellement la marque de leurs usages antérieurs ou l’héritage des réinterprétations successives. D’où l’idée forte que le bricolage est une négociation entre des pré-contraintes qui peut aboutir, au niveau du produit, à toutes sortes de formules de compromis plus ou moins stables, des synthèses incompatibles ou inachevées, qui deviendront peut-être avec le temps de « vraies traditions ».

Cette question du pré-marquage, qui fait référence à ce qui reste des contraintes d’un système symbolique ou du poids de la mémoire collective, est au cœur du débat sur la spécificité des bricolages religieux de la situation coloniale au regard des productions de la post-modernité. Les productions religieuses, syncrétiques ou prophétiques, que l’on peut observer sur le terrain africain ou afro-américain sont plutôt l’œuvre d’un travail collectif « indigène » et d’acteurs « prophètes » qui ne relève pas d’un simple « bricolage individuel », autrement dit d’une libre composition de croyances d’individus en quête de sens. Dans les sociétés post-modernes, en revanche, l’émiettement des croyances qui faisaient système, l’affaiblissement des contraintes de la mémoire collective ou du sens des discontinuités culturelles ou historiques, facilitent le développement d’une religiosité cosmopolite qui libère la contrainte sur les contenus du croire pour mieux insister sur l’exigence de personnalisation des choix spirituels qui est la nouvelle norme culturelle.

Danièle Hervieu-Léger insiste sur le fait que la notion de bricolage conserve néanmoins dans le nouveau régime de légitimation du croire sa pertinence, notamment parce que la disponibilité consommatrice du « bricolage croyant » n’est pas synonyme d’atomisation pure et simple des croyances individuelles : « Les individus composent librement leur « solution croyante » personnelle, mais ils le font en utilisant des ressources symboliques dont la disponibilité demeure enserrée dans certaines limites » (Hervieu-Léger, 2001 :127).

Bibliographie :

BASTIDE Roger, 1970, « Mémoire collective et Sociologie du bricolage », L’année sociologique, vol. 21, pp. 65-108.

CERTEAU Michel de., 1987, La faiblesse de croire, Paris, Esprit / Seuil.

HERVIEU-LEGER Danièle, 2001, La religion en miettes ou la question des sectes, Paris, Calmann-Lévy.

LEVI-STRAUSS Claude, 1962, La Pensée sauvage, Paris, Plon.

MARY André, 2000, Le bricolage africain des héros chrétiens, Paris, Cerf.

 
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