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Réinterprétation
 

Auteur : André Mary

Le concept de réinterprétation est au cœur des débats portant sur les processus de changement religieux qu’il s’agisse du retour d’une tradition religieuse sur elle-même [traditionalisme] ou de la rencontre entre cultures religieuses hétérogènes [syncrétisme, acculturation, indigénisation]. Cette figure rhétorique se prête à de multiples lectures, sémiologique ou herméneutique, exploitant soit les décalages et les combinaisons entre signifiant et signifié (l’altération), soit les déplacements de la valeur d’écart des signifiants (réévaluation), soit les ressources du double sens (reprise interprétante). Dans la théorie du changement culturel élaboré par l’anthropologie culturaliste américaine, la réinterprétation « c’est le processus par lequel d’anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes » (Herskovits, 1952 : 259). Si le concept de réinterprétation s’inspire de modèles sémiologiques ou herméneutiques des processus culturels, ceux-ci cohabitent dans la lecture des productions de sens avec des modèles fonctionnalistes qui subordonnent les changements de significations culturelles à l’évolution des valeurs ou des « besoins » des sujets. Les lectures instrumentales ou stratégiques en termes de « réemploi » des moyens disponibles (matières, outils) à des fins nouvelles sont monnaie courante en sociologie des religions.

Le principe de la réinterprétation se trouve inscrit dans la nature arbitraire du signe qui rend possible et pensable sa mutabilité selon un processus que Saussure appelait une « altération » c’est-à-dire « un déplacement du rapport entre le signifié et le signifiant » (Saussure, 1969 : 109). La combinatoire des possibilités ouvertes par le croisement du couple signifiant/signifié et de l’opposition ancien/nouveau (ou endogène/exogène) conduit à deux figures de la réinterprétation : celle de l’investissement d’un signifiant emprunté à une culture exogène par des significations propres à la culture native, et le procédé inverse, la reprise de signifiants propres à une tradition au service de significations nouvelles. Le second cas de figure, parce qu’il introduit une mutation de sens, et à la limite une rupture dans le tissu des significations culturelles coutumières, correspond à la définition ordinaire de la réinterprétation, celle-ci se situant essentiellement au niveau du sens, ou plus exactement du signifié, et non au niveau du signifiant, simple support de l’expression conceptuelle.

L’usage anthropologique du concept de réinterprétation joue en revanche sur les deux procédés : Roger Bastide oppose ainsi le modèle « d’émergence » des Églises qui font porter la mutation sur les signifiés au modèle des « sectes » qui marquent leur dissidence par un changement de « vocabulaire » (Bastide, 1975 : 102). La lecture stratégique permet en fait de restituer le double jeu de la réinterprétation qui manie subtilement la continuité et la discontinuité dans le changement : la nouveauté ostentatoire des formes empruntées masque une fidélité profonde aux significations anciennes ; la continuité apparente et rassurante des formes d’expression dissimule des glissements de sens tout à fait significatifs.

Finalement, le procédé de la réinterprétation passe pour la figure par excellence de la résistance culturelle ou de la ruse sémantique en matière de changement des significations. On connaît la manière dont l’adoption des figures de saints du catholicisme lusophone a permis aux esclaves noirs du Brésil de rester fidèle aux dieux africains (le « syncrétisme de masque » de Bastide). Mais comme Foucault le souligne très bien dans son repérage des procédures de contrôle du discours, le décalage entre sens premier et sens second ouvre en droit la possibilité d’une série indéfinie de réinterprétations, et donc de discours nouveaux, tout en réduisant, dans le même mouvement, la nouveauté de ce qui est dit à l’évènement de son retour (Foucault, 1971 : 23-31). En ce sens, la figure rhétorique de la réinterprétation et ses diverses traductions (réafricanisation, réévangélisation, réislamisation) sont travaillées par le rêve d’une « répétition masquée ».

Bibliographie :

BASTIDE Roger, 1975, « Sociologie des mutations religieuses », repris in Le sacré sauvage et autres essais, Paris, Payot, pp. 95-108.

FOUCAULT Michel, 1971, L’ordre du discours, Paris, Gallimard.

HERSKOVITS Melville J., 1952, Les Bases de l’anthropologie culturelle, Paris, Payot.

SAUSSURE Ferdinand de, 1969, Cours de linguistique générale, Paris, Payot.

 
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