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Métissage
 

Auteur : André Mary

Carmen Bernand (2001) a raison de rappeler que le métissage en Amérique latine, avant de devenir une métaphore pleine d’enchantement, est d’abord une réalité historique, sociologique et politique : celle des individus « métis », des « sang-mêlé » issus des relations esclavagistes, témoignages honteux de la violence sexuelle des rapports coloniaux. On comprend que le métissage ait pu incarner aux yeux mêmes des acteurs et auteurs de l’émancipation noire (Glissant et autres) l’anti-modèle de la perversion et de la damnation. Les sociétés métissées d’Amérique latine ou d’Afrique ne sont surtout pas des sociétés qui pratiquent le mélange, elles entretiennent plus que d’autres un sens aigu de la fragmentation sociale et de la classification raciale, et sont hantées par le mythe de la pureté.

La promotion du métissage au rang de métaphore du mélange culturel dans nos sociétés ne cesse de surprendre et d’interroger ceux-là mêmes qui jouent à en reprendre les termes et les images. Le métissage, dans le discours et dans l’usage que l’on en fait, est l’exemple type d’une métaphore aveugle, disons purement spéculaire et non symbolique. D’abord parce qu’au delà de l’image de la fusion des sexes ou de la confusion des races, de l’enchantement ou du maléfice de la couleur de la peau métisse, il n’y a pas, comme on le sait, de définition biologique ou génétique du processus de « métissage » qui permettrait d’alimenter de quelque trait pertinent la métaphore. La métaphore biologique que l’on voudrait opposer à la métaphore mécanique du bricolage ou à la métaphore linguistique de la créolisation n’est pas porteuse de sens. Parler de « métissage culturel », c’est donc évoquer un processus aveugle et qui plus est sans sujet. Les sujets métis ou les sociétés métisses ne sont pas spécialement les agents d’une culture du métissage des cultures. Comme le note J.-L. Bonniol : « Le terme de métissage a poursuivi sa trajectoire métaphorique, du biologique – et du social qui lui est corrélé – vers le culturel, même si la naissance et la multiplication d’individus métis n’apparaissent pas nécessairement liées au développement de formes de vie mêlées procédant de sources multiples » (Bonniol, 2001 : 15). Les conduites métisses oscillent entre les stratégies mimétiques du blanchiment, le dédoublement schizophrénique ou le retour à la pureté de la négritude ou des mouvements noirs (Black is beautiful). Et c’est peut-être dans cette expérience existentielle et sociale des métis, dans cette ambiguïté originaire qui alimente la duplicité ou l’ambivalence des postures, que le métissage est malheureusement porteur de sens.

Le recours aux notions de « pensée métisse » (Gruzinsky) ou de « logique métisse » (Amselle) n’éclaire pas beaucoup les logiques du métissage, et la règle est bien ici celle de l’oscillation, du glissement de sens ou des relations en miroir des métaphores (la dernière étant celle du « branchement »). Le chantre du métissage peut à la fois en faire une sorte de mana épistémologique, une source de culture et d’intelligibilité irréductible à tous ses avatars, et déclarer in fine que : « le métissage est un processus sans fin de bricolage » (Laplantine, 1997 : 75). Bonniol, plus critique par rapport aux pièges et dérives du métissage, reconnaît que : « le paradigme du bricolage est certainement celui qui révèle en la matière la plus grande valeur heuristique, permettant de qualifier le principe général d’improvisation sous lequel s’opèrent les divers agencements… » (Bonniol, 2001 : 17). Selon Serge Gruzinski : « Le métissage s’exerce sur des matériaux dérivés, au sein d’une société coloniale qui se nourrit de fragments importés, de croyances tronquées, de concepts décontextualisés et souvent mal assimilés, d’improvisations et d’ajustements pas toujours aboutis » (Gruzinsky, 1999 : 194). En rappelant ainsi que le métissage « aboutit à associer des motifs et des formes qui, quelle que soit leur origine, locale ou européenne, ont déjà fait l’objet d’une ou de plusieurs réinterprétations indigènes… », Gruzinski retrouve à sa façon tout ce qui pour Claude Lévi-Strauss fait l’intérêt de la métaphore du bricolage, l’idée d’une pré-contrainte ou d’un pré-marquage de matériaux qui ont déjà servis et qui imposent par là même certains agencements ou certains montages de sens.

Bibliographie :

BERNAND Carmen, 2001, « Regards croisés sur le bricolage et le syncrétisme », Archives de Sciences Sociales des Religions, n°114.

BONNIOL Jean Luc (éd.), 2001, Paradoxes du métissage, Paris, Editions du CTHS.

GRUZINSKY Serge, 1999, La pensée métisse, Fayard.

LAPLANTINE François, 1997, avec Nouss Alexis, Le métissage, Paris, Flammarion.

AMSELLE Jean-Loup, 1990, Logiques métisses, Paris, Payot.

 
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