Crues exceptionnelles : l'Amazone sous surveillance - Institut de recherche pour le développement (IRD)

Vous êtes ici : Accueil / Toute l'actualité / Actualités / Dossiers / Crues exceptionnelles : l'Amazone sous surveillance

Crues exceptionnelles : l'Amazone sous surveillance

24 Avril 2012

© William Santini Une rue d'Iquitos, Pérou

Le 4 avril 2012, le niveau du fleuve Amazone dans sa partie amont au Pérou a dépassé son record historique, atteignant 1118,62 cm dans la ville d’Iquitos, en aval de la confluence de ses deux principaux affluents, l’Ucayali et le Marañón.

Depuis le début de l’année, le fleuve Amazone présente des hauteurs d’eau très élevées. En janvier, le niveau de la rivière était déjà deux mètres au-dessus de la valeur habituelle à cette date, et le niveau atteint au début du mois d’avril est le plus élevé jamais enregistré, soit depuis 42 ans.

Par ailleurs, le fleuve atteint habituellement son niveau le plus élevé au début du mois de mai, ce qui laisse penser que les hauteurs d’eau vont certainement encore augmenter.

Jusqu’à début avril, plus de 140 000 personnes ont été affectées par les inondations dans la province de Loreto (Pérou) et notamment sa capitale Iquitos, et de nombreuses infrastructures (collèges, centres de santé etc..) dans les principaux centre urbains ont été sinistrés. Face à cette situation, les autorités péruviennes ont déclaré l’état d’urgence dans la région.

Ce phénomène se propage actuellement vers le Brésil en aval. Les pluies soutenues dans la partie andine de l’Amazonie, d’une part, et en territoire brésilien, d’autre part, contribuent à maintenir la puissance de la propagation de la crue en direction du cours principal de l’Amazone.

Le rôle de la rivière Marañón

© Carranza, Jorge Luis Mesures de profondeur des crues sur le Rio Maranon, dans le cadre de l'observatoire HYBAM sur les fleuves amazoniens. Indigo 44399  

L’ Observatoire de Recherche en Environnement HYBAM (Contrôles géodynamique, hydrologique et biogéochimique de l’érosion/altération et des transferts de matière dans le bassin de l’Amazone) est une structure portée par l'UMR Géosciences Environnement Toulouse (GET – IRD, CNRS, UPS) de l'Observatoire Midi-Pyrénées, en partenariat avec plusieurs universités et les agences de l’eau des pays de la région du bassin Amazonien (Brésil, Pérou, Bolivie, Equateur, Venezuela, Colombie). Cet observatoire mesure l’hydrologie et la géochimie des eaux Amazoniennes afin de fournir sur le long terme des observations de qualité sur le devenir du plus grand bassin hydrographique du monde, représentant à lui seul près de 20 % des apports en eaux continentaux aux océans.

Grace au réseau de stations hydrométriques du Service National de Météorologie et Hydrologie péruvien (SENAMHI), les équipes de l’Observatoire HYBAM ont déterminé que cette crue inhabituelle du fleuve Amazone est liée aux très hauts niveaux du Marañón, le principal affluent occidental de l’Amazone. En effet, le niveau de cette rivière était déjà 3 mètres au-dessus de la normale en janvier à cause des très fortes pluies qui ont été enregistrées dans cette région et a dépassé son niveau historique dès la fin du mois de mars. Les hauteurs d’eau de la rivière Ucayali, second affluent de l’Amazone, ont, par contre, pour le moment, des valeurs normales.


Surveillance depuis l’espace

© IRD Marché de Belen, à Iquitos au Pérou. Belen, proche du fleuve, est l'un des quartiers les plus pauvres d'Iquitos : le fleuve Itaya (fleuve "noir") permet de pêcher et pourvoie aux besoins en eau des familles. Malgé les inondations, une grande partie des habitants est restée dans les maisons.

Les hauteurs d’eau des rivières amazoniennes sont depuis peu estimées par satellite, grâce à l’altimétrie spatiale. Cette méthode a été introduite par l’ORE-HYBAM. De premiers résultats permettent de reconstituer des données manquantes dans le réseau traditionnel et de suppléer à sa faible densité liée à la taille du bassin et aux difficultés pour accéder à de nombreux endroits.

Dans un futur proche, ces nouvelles informations permettront une surveillance plus précise des rivières et d’améliorer la prévision des événements hydrologiques extrêmes. Par ailleurs, elles seront utilisées pour améliorer et alimenter les modèles hydrologiques développés pour l’Amazonie péruvienne.


Des extrêmes hydrologiques de plus en plus fréquents

© Josyane Ronchail Quartier de Belen, Iquitos, Pérou en septembre 2011, lors de la période des basses eaux. L'eau du fleuve sert à tous les usages : ménager, pêche, transport... La faible quantité d'eau disponible pose alors des problèmes sanitaires, alors que les ordures s'accumulent sous les maisons sur pilotis

La crue de 2012 du fleuve Amazone fait partie d’une série d’évènements extrêmes qui sont devenus fréquents depuis quelques années en Amazonie. En effet, les deux niveaux les plus élevés du fleuve Amazone au Pérou des 40 dernières années ont été enregistrés en 2009 et 2012 tandis que les plus faibles datent de 2005 et 2010. Par ailleurs entre 2010 et 2011, l’Amazone a connu une transition sans précédent, par sa rapidité, entre les périodes de basses et hautes eaux. Au Brésil on enregistre les mêmes phénomènes : la crue de 2009 a été la plus importante jamais enregistrée près de la ville de Manaus en 100 ans de mesures. Tout indique que la crue de cette année sera au moins aussi forte que la précédente puisque que les niveaux enregistrés ces jours-ci au Brésil sont aussi hauts que ceux mesurés en 2009 à la même époque.


Ces phénomènes ont attiré l’attention de la communauté scientifique mondiale et ont donné lieu à des études publiées par les scientifiques péruviens et français de l’observatoire ORE-HYBAM. Bien que ces évènements soient liés à la variabilité climatique régionale et en particulier aux changements d’une année sur l’autre de la température de surface des océans Pacifique et Atlantique, les spécialistes n’écartent pas que ces extrêmes s’inscrivent dans le cadre du changement climatique et qu’ils soient également liés à la déforestation.

© William Santini Place du marché, Puerto Nanay, un quartier pauvre d'Iquitos. Les enfants jouent avec insouciance pendant que les adultes sont préoccupés par la montée des eaux. Si leurs cris égaient le quartier, la situation est catastrophique : la plupart des maisons sera à reconstruire et le prix du bois est très élevé pour ces familles démunies.A ce jour, pas d'épidémie, mais les habitants redoutent les maladies et essaient pour la plupart de respecter les règles d'hygiènes essentielles. Le marché, seul moyen de subsistance de nombreuses familles, s'est réorganisé un peu plus loin, de manière anarchique le long d'une avenue.

Références bibliographiques

Espinoza JC., Ronchail J., Guyot JL., Junquas C., Drapeau G., Martinez JM., Santini W., Vauchel P., Lavado W., Ordoñez J., Espinoza R. 2012. From drought to flooding: understanding the abrupt 2010-2011 hydrological annual cycle in the Amazonas River and tributaries. Environmental Research Letters , 7, 7pp., doi:10.1088/1748-9326/7/2/024008.

Espinoza JC., Ronchail J., Guyot J.L., Junquas C., Vauchel P., Lavado W.S., Drapeau G., Pombosa R. 2011. Climate variability and extremes drought in the upper Solimões River (Western Amazon Basin): Understanding the exceptional 2010 drought. Geophys. Res. Lett. , 38, L13406, doi:10.1029/2011GL047862.

Espinoza JC., Guyot J.L, Ronchail J., Cocheneau G., Filizola N., Fraizy P., Labat D., de Oliveira E., Ordoñez, J.J. and Vauchel P. 2009b. Contrasting regional discharge evolutions in the Amazon Basin. Journal of Hydrology, 375, 297-311, doi:10.1016/j.jhydrol.2009.03.004

Lavado W., Ronchail J., Labat D., Espinoza JC., Guyot J.L. 2012. A basin-scale analysis of rainfall and runoff in Peru (1969-2004): Pacific, Titicaca and Amazonas drainages. Hydrological Sciences Journal . 57(4) 1–18, doi:10.1080/02626667.2012.672985

Plus de références sur les site de l'ORE-HYBAM