Les langues de Vanikoro
18 Mai 2012
Nous avons donc quitté Vanikoro hier, et après une nuit agitée, continuons à filer vers le sud, cap sur Nouméa, en longeant l’archipel du Vanuatu.
Alexandre François, le linguiste de l’équipe, connaît désormais suffisamment les langues de cette région – à la fois celle des îles Banks et Torres au nord du Vanuatu, et désormais celles de Vanikoro et des îles alentour – pour pouvoir les comparer. Sa première surprise est le grand nombre de langues différentes parlées dans ces chapelets de petites îles : 17 langues dans les îles Banks et Torres – sans compter les dialectes – et 12 dans la province Temotu, la région des îles Salomon où se situe Vanikoro. Mais aux yeux du linguiste, le plus étonnant n’est pas tant le grand nombre de langues distinctes – un fait banal en Mélanésie – que leur extrême diversité dans un territoire si réduit. L’archipel Temotu compte ainsi deux langues polynésiennes ; quatre langues du groupe “Reefs–Santa Cruz” ; et six langues de la branche “Utupua–Vanikoro” de la famille océanienne. À ce jour, les linguistes savent peu de choses sur les langues de cette région ; en particulier, on ne sait quasiment rien des trois langues d’Utupua, l’île voisine de Vanikoro.
Comme pour les géologues, le programme du linguiste s’annonçait serré : que peut-on recueillir en deux jours ? Pourtant, au prix d’un effort redoublé, les résultats seront à la hauteur des espérances. Dès lundi, durant les tractations administratives à Lata, Alexandre profitait de la présence de son ami Stanley Repuamu, qui en 2005 lui avait appris le teanu, la langue principale de Vanikoro : cette fois-ci, tous deux transcrivent une histoire ancienne, et recueillent des noms de poissons des récifs. Au fil des rencontres, Alexandre prend aussi des notes sur deux des langues Reefs–Santa Cruz parlées à Lata : le natügu et l’äiwoo.
Le lendemain mardi, durant une brève sortie à Païou, le linguiste interroge le jeune chef Daniel Bakap sur les expériences des habitants concernant les séismes (miko en langue teanu) et les raz-de-marée (waiero peini vono ‘vague de terre’). Arrive alors Ben, le jeune chef du village voisin des colons tikopiens : c’est alors l’occasion d’une séance improvisée de questions sur le tikopia, la langue polynésienne parlée sur la côte sud de Vanikoro.
Malgré ce sympathique excursus polynésien, l’urgence est plutôt de se rendre dès que possible au grand village de Temuo, car c’est là que se concentre la richesse linguistique de l’île. Accompagné de Gerald le journaliste, Alexandre va passer 24 heures à explorer les nombreuses langues nichées dans les familles de ce village côtier. La première rencontre sera consacrée aux deux anciennes langues de Vanikoro dont les jours sont désormais comptés. Le lovono, qui était parlé par cinq locuteurs lors de la précédente enquête de 2005, n’en a désormais plus que trois, répartis autour de l’île ; ici à Temuo, le seul ancien qui puisse le parler est Robinson Lono, âgé d’au moins 75 ans.
Quant à la langue tanema, elle est passée de quatre locuteurs en 2005, à un seul aujourd’hui : Lainol Nalo, la cinquantaine, un homme actif dans le village de Temuo. Alex doit coûte que coûte profiter de son bref séjour ici pour revoir ces deux précieux témoins de la richesse linguistique ancienne de Vanikoro. À peine arrivé au village sous une pluie battante, il a le plaisir de retrouver Robinson et Lainol. Il s’avère que Robinson n’est autre que le propre père de Lainol ! Situation incroyable, où le père et le fils sont chacun les derniers locuteurs de deux langues différentes…
Mais catastrophe ! Lainol s’apprête à partir pour le conseil des chefs qui durera une semaine au village de Puma. Alex supplie Lainol de retarder son déplacement jusqu’à demain midi, car c’est là l’unique occasion d’une telle rencontre. Conscient du rôle essentiel qu’il doit jouer pour la transmission de son savoir, Lainol accepte de rester au village jusqu’au lendemain. Commence alors une course contre la montre, dans tous les sens du terme : compte à rebours avant la séparation du lendemain, qui elle-même symbolise le moment où la langue tanema, privée de transmission entre générations, sombrera bientôt dans l’oubli.
Alexandre passera donc la soirée avec Lainol, à transcrire un conte enregistré en 2005 auprès de Mamuli, une vieille conteuse aujourd’hui décédée. Le processus de transcription est moins aisé qu’il n’y paraît : Alexandre écrit sur son cahier posé sur ses genoux, dans l’obscurité, s’éclairant à la lumière d’une torche ; quant à Lainol, il lui faut comprendre, répéter, expliquer les mots d’une langue qu’il n’a guère entendue ou parlée depuis ses jeunes années. Après trois heures de travail patient, on vient à bout du texte dans cette langue difficile, à laquelle les enfants du village, désormais locuteurs du teanu, ne comprennent pas un traître mot.
Après une courte nuit, le linguiste poursuit ses explorations linguistiques, au fil de ses rencontres. Des conversations avec les enfants du village, sur le chemin de l’école, lui permettent de parfaire sa connaissance du teanu. Quelques instants passés avec Robinson l’aident à répondre à quelques questions sur la langue lovono.
Enfin, cerise sur le gâteau, la journée au village s’achèvera sur une rencontre inattendue avec Ruth et Donald, tous deux originaires de l’île voisine d’Utupua. Mieux encore : chacun parle une langue différente ! Faisant d’une pierre deux coups, Alexandre se met alors à recueillir une trentaine de phrases non pas dans une langue, mais deux : le tanibili (environ 200 locuteurs) et l’asubuo (40 locuteurs). Quoique parlée dans la même île, les deux langues s’avèrent incroyablement différentes l’une de l’autre, et très différentes aussi des trois langues de Vanikoro. Enfin ! L’île d’Utupua, jusqu’à présent terra incognita des cartes linguistiques, commence à livrer ses secrets… Et plus on en sait sur les langues de la région, plus le mystère de leur incroyable diversité s’épaissit. Décidément, le petit archipel des Temotu a le potentiel de bien des découvertes scientifiques – mais ce sera pour de futures expéditions…