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Ce 17 décembre, j’ai présidé pour la dernière fois le conseil d’administration (CA) de notre Institut. Le budget 2020 adopté par le CA (par 17 voix pour et 4 abstentions) s’inscrit dans la continuité de l’action conduite au cours des cinq dernières années. Mais il vise aussi à nous préparer, du mieux possible, aux évolutions qui ne manqueront pas d’impacter l’IRD suite à l’adoption, l’an prochain, de deux projets de loi d’orientation et de programmation, l’une sur la recherche, l’autre sur la solidarité internationale qui inclut l’aide publique au développement (APD). Il appartiendra bien sûr à la prochaine gouvernance de conduire ces évolutions.

Professeur Jean-Paul Moatti, président-directeur général de l’IRD

© Studio Cabrelli

Une priorité à la science réaffirmée

Ce budget continue de traduire dans les choix d’allocation financière la « priorité donnée à la science », qui a constitué le fil rouge de mon action à la tête de l’Institut.
C’est le cas pour ce qui est de l’emploi. Nous nous inscrivons désormais dans une perspective pluriannuelle, qui a commencé de faire l’objet d’un dialogue fructueux avec les tutelles, et qui doit contrecarrer le vieillissement de nos agents dont l’âge moyen est passé de 44 à 47 ans entre 2013 et 2018.
Ce budget débute le nécessaire rééquilibrage de l’emploi en faveur des ingénieurs, techniciens et personnels administratifs (ITA) dont le nombre s’était fortement contracté, comme dans les autres EPST. Entre 2010 et 2018 il a diminué de 7,6 %. Nous ouvrirons en 2020 une campagne « exceptionnelle » – non pas au regard des besoins qui restent considérables, mais par comparaison aux années antérieures – de 30 nouveaux postes ITA. Et, nous poursuivrons une politique d’avancement et de promotion interne active pour ces agents. Je ne doute pas que la future gouvernance aura à cœur de poursuivre cette double dynamique dans les années qui viennent.

Contrairement à d’autres établissements, nous n’entamerons pas ce rééquilibrage en réduisant les ambitions concernant les concours et avancements chercheurs. En 2020, 17 postes de chargés de recherche de classe normale (CRCN) seront ouverts à concours, et 19 postes de directeurs de recherche de 2e classe (DR2) avec une possibilité de deux recrutements « extérieurs ». Il y aura 22 possibilités d’avancement au choix en chargé de recherche hors classe (CRHC) et 10 en directeur de recherche de 1re classe (DR1).

C’est également le cas pour les budgets de fonctionnement de nos laboratoires. L’augmentation de plus d’1,3 millions d’euros de notre subvention pour charge de service public (SCSP) permet de financer les mesures salariales 2020 de la Fonction publique mais aussi d’intégrer dans le budget des unités de recherche les « bonus » accordés les deux années précédente, par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) : bonus que la gouvernance a doublé pour améliorer la contribution IRD à la dotation de base de nos laboratoires en cotutelle.

C’est enfin le cas pour notre stratégie d’investissements. Le budget 2020 permettra d’initier la mise en œuvre de nos nouveaux Schéma directeur numérique (SDN) et Schéma pluriannuel de stratégie immobilière (SPSI), auxquels seront respectivement consacrés 4,6 et 2,5 millions d’euros.
Il faudra également mieux planifier le renouvellement et la modernisation des équipements scientifiques mis à disposition des laboratoires sur la base d’une réflexion de moyen terme qui devra être conduite sous l’égide des départements scientifiques et concertée avec les autres tutelles de nos UMR.

Des redéploiements au service des partenariats avec les Suds

Tout en respectant scrupuleusement le calendrier des engagements pris vis-à-vis des tutelles qui souhaitent réduire la masse salariale des agents de l’État à l’étranger (sur les 8 millions d’euros de réduction attendue de l’IRD d’ici 2022, 6,8 seront déjà réalisés d’ici la fin 2019), le budget 2020 respecte, tout aussi scrupuleusement, les engagements pris par la gouvernance sur ce sujet depuis trois ans : toutes les « économies » réalisées, par exemple sur les indemnités de résidence à l’étranger (IRE), sont intégralement réinvesties pour conforter les différents outils dont dispose l’Institut pour mettre en œuvre sa présence sur le terrain et ses partenariats avec les collègues de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) des Suds.
Vous pourrez le constater à la lecture des arbitrages détaillés, présentés dans ce numéro d’IRD INFO, concernant les affectations hors métropole, les missions de longue durée (MLD), les mobilités Sud-Nord et Sud-Sud, les JEAI, les LMI et les allocations de recherche pour une thèse au Sud (ARTS). Tout en maintenant le volume global de nos activités dans nos autres pays d’intervention, ces arbitrages expriment clairement notre objectif de renforcer notre présence dans les pays les moins avancés (PMA), où elle apporte une valeur ajoutée indispensable au renforcement des capacités scientifiques, et dans les Outre-Mer où nous jouons le plus souvent un rôle structurant de l’ensemble de l’ESR ultramarin.

Le 11 décembre, l’IRD a d’ailleurs co-organisé avec l’AFD et le CEROM, la 6e Conférence outre-mer sur le thème « Recherche et innovation. Quels leviers pour le développement des Outre-mer ? ». Aux côtés de Philippe Bauduin, directeur général adjoint de l’AFD qui a souligné la volonté de son agence de mieux articuler recherche et programmes de développement, je suis intervenu en ouverture pour affirmer notamment qu’il n’est plus acceptable que des laboratoires métropolitains interviennent dans ces territoires sans se soucier de bâtir, comme le fait depuis toujours l’IRD, de véritables partenariats avec les acteurs ultramarins eux-mêmes et d’aider à leur rayonnement dans leur bassin géographique et plus largement au plan international.
Lors de la session de clôture, Annick Girardin, ministre des Outremer a rendu hommage, comme Rémy Rioux PDG de l’AFD, à l’action de notre Institut et annoncé que son ministère allait doter l’AFD de 5 millions d’euros en 2020-2021 pour soutenir des programmes de recherche ultramarins en lien avec les Objectifs de développement durable (ODD), opportunité dont nos représentations et laboratoires devront absolument se saisir.

Ressources propres : encore un effort

Ce budget 2020 s’appuie sur la poursuite de la trajectoire positive en termes d’obtention de ressources propres, qui s’est confirmée en 2019 (+5 % par rapport à 2018 pour un volume total de 28,4 millions d’euros de contrats de recherche signés). Pour autant, le total de nos ressources propres devrait demeurer autour de 15 % de notre budget total, ce qui est une proportion moindre que d’autres EPST.
On peut certes arguer qu’à la différence de ceux-ci, nous bénéficions dans certains de nos pays d’intervention, par l’intermédiaire de nos partenaires, de ressources non négligeables qui n’ont pas vocation à transiter par les finances de l’IRD. Mais, cela ne doit pas servir de prétexte pour relâcher nos efforts, et ce d’autant que nous observons un début de concrétisation en termes de financement des relations stratégiques construites, avec l’aide efficace des pôles Développement et Appui de l’Institut, avec les grands bailleurs nationaux et internationaux, publics et privés, du développement. 
En témoignent, dans l’actualité récente, les succès remportés par des équipes IRD dans l’extension par la Fondation Bill & Melinda Gates du programme d’élimination de la maladie du sommeil (Trypa-No !) ou  dans le cadre du programme Climate & Biodiversity Initiative 2020-2022 de la fondation BNP Paribas, ou le fait que l’AFD vienne de nous confier 6 millions d’euros pour le portage du projet ACE Partners , en appui aux Centres d’excellence africains mis en place avec le soutien de la Banque mondiale, sans oublier la grande résonance qu’a suscitée la remise de notre expertise collective « Alimentation et nutrition dans les départements et régions d’Outre-mer ».

 

L’action de la gouvernance, des départements scientifiques et des missions du pôle science pour porter le plaidoyer en faveur d’une meilleure prise en compte de la « science de la durabilité » et du partenariat avec les ESR des Suds, dans la programmation nationale et européenne de la recherche comme dans les politiques de développement et d’innovation, a d’abord une portée stratégique. D’où l’importance de maintenir une présence active de l’Institut dans de grands rendez-vous internationaux, comme nous venons de le faire à la COP 25 à Madrid sur le changement climatique ou pour le Congrès centenaire de l’Union américaine de géophysique (AGU) à San Francisco, et comme nous devrons le faire tout au long de 2020 pour les événements importants qui vont se succéder en matière de biodiversité, ainsi que dans les multiples initiatives qui visent à impulser l’innovation adaptée au développement durable à partir de la recherche telle notre contribution à la très grande réussite de la 3e édition du sommet Emerging Valley à Marseille du 3 au 5 décembre.
L’obtention ce 10 décembre d’un volet recherche et innovation dans le cadre du projet de campus franco-sénégalais de la Cité du Savoir de Diamniadioen présence des ministres de l’Enseignement supérieur et de la Recherche des deux pays, ou notre participation aux 4es journées scientifiques du Conseil africain et malgache pour l’Enseignement supérieur (CAMES).

 

Ce faisant, nous contribuons à créer un contexte plus favorable pour obtenir des ressources supplémentaires pour la recherche pour le développement. En témoignent les succès des consortiums impulsés par l’Institut au premier appel d’offres de l’ANR sur les algues Sargasses, ou les annonces par le Président de la République d’un Programme prioritaire de recherches sur les océans et d’un renforcement du programme Make the Planet Great Again, qui fourniront de nouvelles occasions de nous positionner avec nos collègues des Suds.

Bien sûr un grand bravo à Thomas Couvreur de notre UMR DIADE de Montpellier qui vient d’obtenir un ERC Consolidator Grant . Je suis certain qu’il est le début d’une liste qui s’allongera dans les années qui viennent grâce à l’appui efficace de notre représentant à Bruxelles, Philippe Cury, et du service des Affaires européennes du pôle Développement.
Je me félicite aussi que pour la première fois de ses 80 longues années d’existence, le CNRS fasse de l’Afrique une priorité dans le cadre du contrat d’objectifs et de performance qu’il vient de signer avec l’État. Cela devrait ouvrir aussi de nouvelles possibilités d’action à nos nombreuses UMR en co-tutelle. Au cours de la mission en Afrique du Sud organisée par notre représentation commune, j’ai pu constater avec plaisir qu’il y a un engagement bien réel à faire progresser les partenariats avec ce continent de la part d’Antoine Petit, président-directeur général du CNRS. A l’heure où la COP 25 de Madrid n’a malheureusement pas permis d’avancées significatives dans la lutte contre le réchauffement climatique mais où l’Union européenne affiche, enfin, un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 qui n’est pas atteignable sans progrès de la recherche, l’IRD se doit d’entraîner l’ensemble de l’ESR français dans la voie de la science de la durabilité.

Loi recherche : concentrons-nous sur les vrais enjeux

Les déclarations d’Antoine Petit, à l’occasion des cérémonies célébrant justement les 80 ans du CNRS, ont suscité de vives réactions dans une partie de la communauté scientifique. On peut certes polémiquer à l’infini sur le bien-fondé d’avoir utilisé une métaphore « darwinienne » à propos de la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Ce d’autant plus que comme l’a fait remarquer notre collègue Sébastien Barot avec d’autres spécialistes de la théorie de l’évolution, il existe un très large consensus interdisciplinaire pour considérer comme totalement inapproprié de vouloir étendre l’approche darwinienne aux sociétés humaines.
Mais soyons sérieux, Antoine Petit n’a fait qu’exprimer, de façon sans doute un peu provocatrice, une vérité d’évidence : la recherche scientifique doit en permanence gérer une tension entre coopération et compétition. Coopération parce que le but intrinsèque de la recherche, qui justifie d’ailleurs qu’elle doive bénéficier d’un financement public important et d’une autonomie d’organisation par rapport à toutes les formes de pouvoir, est l’avancée des connaissances universelles, c’est-à-dire la production d’un bien public global au service de l’humanité toute entière. Coopération aussi parce que cette production de connaissances implique fréquemment, et plus encore à l’heure de la « data science », de mutualiser les efforts entre les laboratoires et entre les pays. Mais compétition aussi parce qu’il s’agit bien de chercher à être les premiers à publier et valoriser des résultats nouveaux et de faire en sorte que le transfert de ces résultats vers l’innovation se traduise en retombées économiques et sociales positives. La compétitivité internationale de sa recherche, à commencer par la plus fondamentale, est bien un facteur-clé de la compétitivité et de la « richesse » d’une nation. Nous sommes bien placés pour le savoir à l’IRD puisque ce que nous demandent, d’abord et avant tout, les autorités mais surtout les collègues de nos pays et territoires partenaires, c’est de les aider à combler le fossé avec les pays avancés et à mieux affirmer leur place sur la scène mondiale de la science, de la technologie et de l’innovation.

La ministre Frédérique Vidal l’a exprimé avec clarté : la LPPR doit être l’occasion, à partir de 2021, de rattraper le « retard » français par rapport aux autres grands pays de l’OCDE en matière de financement global de la recherche & développement (R&D). Passer des 2,2 % actuels au minimum nécessaire de 3 % du PIB implique effectivement une augmentation massive de l’ordre de « plusieurs milliards » du financement public pour relancer l’attractivité des carrières des métiers de la recherche, absorber l’impact de la future réforme des retraites, atteindre des taux de succès corrects aux appels à projets, en particulier de l’ANR, tout en accroissant de façon significative les budgets pérennes des laboratoires par l’intermédiaire des organismes et des universités.
Comme je l’ai indiqué dans mon précédent message, je ne pense pas que nous puissions y parvenir en combinant la demande de moyens supplémentaires avec la défense du statu quo. Pour garantir la compétitivité de notre recherche, nous avons besoin des mesures de simplification, de mutualisation et de diversification des modalités de recrutement proposées par les groupes de travail préparatoires à la LPPR (CDI de projet, « tenure track  » à la française pour une partie des recrutements, etc).

Début 2020, je quitterai la responsabilité de conduire notre Institut, sans regrets mais avec une certaine tristesse car j’ai énormément appris de vous toutes et tous, et apprécié l’inestimable valeur ajoutée que collectivement vous apportez à la recherche en particulier auprès de certaines des populations les plus défavorisées de la planète. Mais je ne doute pas que 2020 et les années qui suivront sont riches de promesses pour l’IRD. C’est pourquoi, c’est sans inquiétude et avec beaucoup de fierté pour votre action que je vous adresse, à vous-mêmes et à vos proches, mes meilleurs vœux pour la nouvelle année.  

Jean-Paul Moatti
Président-directeur général de l’IRD