Tel un pont enjambant les eaux troubles, dix-sept scientifiques – dont trois chercheurs de G-EAU - répondent à un Editorial de la revue Nature Sustainability qui pointait le manque de recherches innovantes dans le domaine de l’eau et la prépondérance des travaux très axés quantification et technologie, voire éloignés du terrain.

L’Editorial de la revue Nature Sustainability d’août 2021 se terminait sur l’espoir de recevoir des retours concernant leurs affirmations sur les travaux dans le domaine de l’eau. Saisissant la perche tendue, des chercheurs français, anglais, canadiens et hollandais lui ont adressé une réponse.

Les tracteurs ont progressivement remplacé les buffles pour les travaux de préparation des rizières cambodgiennes.

© IRD - Jean-philippe Venot

La problématique de l’eau ne se résume pas à la recherche de solutions techniques

Le journal Nature Sustainability (NS) se définit comme publiant « les meilleurs travaux sur la durabilité tant dans les sciences sociales que naturelles ainsi que venus des domaines technologique ou politique en privilégiant les approches interdisciplinaires ». Or, dans le champ des recherches sur l’eau, les éditeurs de la revue déplorent le manque de publications innovantes et transversales. « Il existe pourtant de nombreux travaux sur les dynamiques sociales et politiques des ressources en eau et de leur gouvernance, répond Jean-Philippe Venot, géographe à l’IRD. Alors pourquoi ne trouve-t-on pas ce genre de résultats dans NS ? A cause du décalage entre la nature de ces travaux et la ligne éditoriale privilégiée par la revue ». Le collectif d’auteur émet l’opinion que NS affiche une surreprésentation de travaux à visée ‘globalisante’ et proposant des solutions supposées universelles, généralement techniques et dépolitisées, pour répondre aux enjeux de l’eau.

L'utilisation des eaux souterraines est devenue centrale pour la riziculture irriguée dans le delta du Cambodge.

© IRD - Jean-Philippe Venot

L’eau est au carrefour des sciences naturelles et des sciences sociales

Des approches interdisciplinaires telles que l’écologie politique ou la géographie critique ont depuis longtemps traité des aspects historiques de la gouvernance de l’eau et des liens entre cette ressource et les hiérarchies sociales. Les auteurs de la réponse à l’éditorial de NS mobilisent notamment les concepts de « cycle et territoire hydro-sociaux » qui se situent au carrefour des sciences naturelles et des sciences sociales. Soulignant le potentiel des « pratiques de bricolage » des usagers de l’eau pour un développement durable, ces scientifiques associent ces acteurs dès la conceptualisation des enjeux de l’eau auxquels ils tentent de répondre, qu’il s’agisse d’irrigation, de gestion durable des eaux souterraines, ou encore de la quête d’une justice environnementale et climatique. « Ces approches, ancrées sur le terrain, constituent une alternative à une recherche visant à l’identification de « solutions universelles » qui prennent souvent une forme technique et peuvent générer de l’exclusion », ajoute le chercheur.

Les changements d'usages des terres et des régimes hydrologiques impactent les pêcheurs cambodgiens.

© IRD - Jean-Philippe Venot

Responsabilité partagée des scientifiques et des éditeurs

« Il faut reconnaître que les scientifiques eux-mêmes contribuent à façonner l’écheveau qui lie politique et ressource en eau », pondère Jean-Philippe Venot. Les auteurs de la mise au point partagent le point de vue des éditeurs de la revue en ce qui concerne la position hégémonique d’une vision techniciste au sein des recherches sur l’eau mais les invitent à s’interroger sur leur rôle dans cette orientation. « Nous portons la conviction que les modes et positionnement de recherche sont ancrés dans et influencés par les relations sociales et politiques et nous appelons donc à rendre explicites ces positionnements », plaident les auteurs. Reconnaitre le pluralisme de l’eau est l’une des voies pour contribuer à une gouvernance juste et durable des ressources en eau. Au-delà de ce champ de recherche, il est important que les acteurs des Sciences de la durabilité soient conscients et transparents au sujet de leurs orientations et choix méthodologiques.


Publication

Venot, JP., Vos, J., Molle, F. et al. 2021. A bridge over troubled waters. Nature Sustainability. https://doi.org/10.1038/s41893-021-00835-y


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Contact communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet
communication.occitanie@ird.fr


Contact science : Jean-Phillipe Venot, IRD, UMR G-EAU 
jean-philippe.venot@ird.fr
 

François Molle, IRD, UMR G-EAU francois.molle@ird.fr.