La transmission des maladies vectorielles comme le paludisme est intimement liée à la variabilité climatique. En combinant des modèles climatiques avec un modèle dynamique de transmission des maladies à vecteur, les scientifiques des UMR ESPACE-DEV, LOCEAN et leurs partenaires ivoiriens et sénégalais ont observé une possible tendance à la diminution du risque de paludisme au Sénégal.

Le Sénégal connaît un climat contrasté : trois zones climatiques différentes et deux saisons, l’une sèche et l’autre humide. Ces différences ont un impact sur la répartition du paludisme dans le pays. Explications.

Les domaines climatiques du Sénégal

© Wikipédia

Aujourd’hui. Une répartition inégale du paludisme

Au Nord, une zone semi-désertique ; au centre, une savane boisée ; et au Sud, une zone forestière. Chacune possède son climat particulier et pour cause, des alizés?Vent d’est régulier soufflant toute l'année sur la partie orientale du Pacifique et de l'Atlantique comprise entre les parallèles 30° N. et 30° S arrivent chaque année au Sénégal au mois de mai, chargés d’humidité. Ils ouvrent la saison des pluies par le Sud où elles y sont bien plus abondantes et précoces que dans le Nord (1500 mm contre 600 mm par an). En raison de ces différences climatiques, la transmission du paludisme est inégalement répartie sur le territoire. En effet, comme toutes les espèces vivantes, le moustique requière certaines conditions pour se développer. Les larves de ces derniers grandissent en milieu aquatique et sont donc favorisées par les pluies. Ainsi, la transmission du paludisme au Sénégal suit la variation des précipitations avec une présence décroissante du Sud vers le Nord. En entrant les informations propres au cycle de vie du moustique dans leurs modèles et en les croisant avec les données climatiques historiques et actuelles, les scientifiques ont obtenu un pic de précipitations au mois d’août et un pic de transmission au mois de septembre. C’est le temps, « que le développement larvaire s’opère et que la personne infectée développe des symptômes », explique Abdoulaye Deme, spécialiste des liens entre climat et santé à l’université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal). Ainsi, la forte période de transmission s’étend d’août à octobre. Néanmoins, les scientifiques précisent que dans le cas d’années à fortes précipitations, les transmissions pourraient s’étendre jusqu’à la saison sèche. Des gîtes larvaires pouvant subsister dans les sols conservant leur humidité grâce aux couverts végétaux.

© IRD - Georges Serpantié

Demain. Augmentation ou diminution du paludisme ?

Les chercheurs ont combiné 11 des modèles climatiques utilisés dans les rapports du Groupe International d’Experts sur le Climat (GIEC) avec le modèle VECTRI, capable de simuler le risque de transmission du paludisme. Les résultats des modèles divergent. Certains simulent une augmentation du paludisme dans les prochaines décennies quelle que soit la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre. Tandis que d’autres prévoient une diminution et c’est plutôt sur ce dernier résultat que l’équipe s’accorde.

Deux scénarios ont été retenus par les scientifiques. Ils diffèrent par l’intensité des émissions de gaz à effet de serre : le RCP4.5, un scénario à émissions intermédiaires et le RCP8.5, un scénario à émissions élevées. Dans l’un et l’autre, les températures de surface, l’intensité et la fréquence des précipitations, seront à l’avenir modifiées à l’échelle du globe. En Afrique de l’ouest subsaharienne, la grande majorité des simulations indiquent que le réchauffement devrait dépasser +2°C. C’est le cas de ces deux scénarios avec une augmentation respective de la température globale de +2°C et +4°C. Quant aux pluies, elles devraient diminuer peu à peu, particulièrement à la fin du siècle et surtout dans le scénario RCP8.5.

Pour l’équipe, la diminution de la transmission annoncée par certains modèles se justifie par la baisse des précipitations mais aussi par l’augmentation des températures ! En effet, en Afrique, la température optimale de transmission du paludisme est de 25°C mais une fois la barre des 28°C dépassée, celle-ci diminue. Ainsi, « le futur réchauffement climatique pourrait augmenter l’incidence du paludisme dans les régions montagneuses plus froides tout en diminuant l’incidence dans les régions déjà chaudes avec des températures moyennes supérieures à 25°C », explique Benjamin Sultan, spécialiste du changement climatique à ESPACE-DEV.

Etude fonctionnelle des gènes impliqués dans la susceptibilité à l'infection à Plasmodium falciparum

© IRD - Carlo Costantini

Incertitudes dans les modèles et politiques publiques

Avec le changement climatique, il est donc probable que le paludisme diminue au Sénégal. Mais attention ! L’interprétation de ces résultats doit être faite avec prudence. Il existe des incertitudes dans les modèles climatiques ainsi que dans ceux liés à la maladie. Et si le fardeau du paludisme devait s’amoindrir ici, il augmentera probablement dans d’autres régions du monde. Ces résultats doivent maintenant aider à la prise de décisions stratégiques en termes de santé publique et être combinés à de futures recherches, mêlant croissance, urbanisation, population, … afin de mieux saisir les répercussions du paludisme dans l’avenir.

Publication : Fall P., Diouf I., Deme A., Diouf S., Sene D., Sultan B., Famien A.M., Janicot S. 2023. Bias-corrected CMIP5 projections for climate change and assessments of impact on Malaria in Senegal under the VECTRI Model. Tropical Medicine and Infectious Disease. 8, 6, 310 [29 p.] https://doi.org/10.3390/tropicalmed8060310 

La parole à Benjamin Sultan, conseiller scientifique climat à l'IRD - "santé et climat" :

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Contacts science : Benjamin Sultan, IRD, ESPACE-DEV, benjamin.sultan@ird.fr


Abdoulaye Deme, Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal), abdoulaye.deme@ugb.edu.sn
 

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