Aujourd’hui, la mer Méditerranée compte parmi les bassins océaniques les plus exploités et se réchauffant le plus rapidement. Des scientifiques de l’IRD (UMR MARBEC) et leurs collègues d'Afrique du Sud et des Pays-Bas ont cherché à comprendre les effets croisés du changement climatique et de différentes stratégies de gestion des pêches sur la durabilité de l’écosystème méditerranéen.

Les modèles de simulations climatiques et de stratégies de pêches utilisés montrent qu’en l’état, le système de pêche méditerranéen ne permettra pas d’assurer sa durabilité. Cette étude nous apporte de nouveaux éclairages.  

Rouget-barbet de roche (Mullus surmuletus)

© IRD - Thomas Changeux

Une étude systémique et globale

Bien que l’étude se concentre sur un échantillon d’espèces relativement mince par rapport à la grande biodiversité marine abritée en Méditerranée, elle est la première à réaliser des scénarios à l’échelle du bassin tout en considérant un large ensemble de données interdépendantes - allant des étapes du cycle de vie des espèces à leurs relations interspécifiques, jusqu’aux dynamiques physiques et biogéochimiques entraînées par le changement climatique. Leur objectif principal était ici de mieux saisir les effets écosystémiques d’une diminution de la pression de pêche au travers de deux facteurs : la taille des poissons à la capture et la quantité de poissons capturée.

Schéma d’un réseau trophique sous-marin

© Ifremer

Des compromis nécessaires entre exploitation et protection

Les simulations ont mis l’accent sur l’émergence d’espèces gagnantes ou perdantes selon les stratégies choisies. Par exemple, dans les conditions environnementales actuelles, diminuer la pression de pêche ou augmenter la sélectivité par la taille augmenterait la population des espèces démersales?S’applique aux espèces de poisson vivant près du fond sans pour autant y vivre de façon permanente. , benthiques?S’applique aux espèces de poisson vivant dans la zone de fond marin ainsi que celle des grands pélagiques?S’applique aux espèces de poisson vivant dans la zone de surface . Cette situation entrainerait en cascade une diminution de leurs proies : les petits pélagiques. A l’inverse, les chercheurs ont constaté qu’une augmentation de la pression de pêche serait bénéfique aux petits pélagiques, ainsi qu’au nombre de captures totales. Et ce, au détriment de leurs prédateurs qui ont souvent une valeur marchande par unité plus élevée. Ainsi, « l’étude révèle le rôle important que joue la chaine alimentaire dans l’abondance et la répartition des espèces tout en soulignant la nécessité de penser des compromis entre la préservation de la structure et du fonctionnement des écosystèmes et les intérêts économiques humains », nous explique Fabien Moullec, post-doctorant à l’Université de Montpellier.

Chalutiers dans le port de Kélibia. Kélibia est le 4ième port de pêche de Tunisie

© IRD - Pierre Traissac

Changement climatique – Des différences entre Est et Ouest

Quant aux changements climatiques, ils auront des effets localisés différenciés sur le bassin. Les simulations montrent qu’en suivant les méthodes de pêche actuelles dans les conditions environnementales futures du scénario d’émissions de gaz à effet de serre RCP8.5 (le plus pessimistes), la partie occidentale du bassin pourrait voir ses captures diminuer jusqu’à 23 % d’ici 2100. Une baisse considérable qui serait accentuée si la pression de pêche venait à augmenter. En effet, « une pression de pêche accrue perturberait la structure et le fonctionnement de l’écosystème. Ce qui le rendrait plus sensible aux forçages climatiques », souligne Yunne-Jai Shin, chercheuse en biodiversité marine à l’UMR MARBEC et à l’Université de Cap Town. A l’inverse, les projections ont montré qu'une réduction de la mortalité par la pêche ou une plus grande taille des poissons lors de la capture pourrait atténuer certains changements induits par le climat et probablement restaurer les ressources marines surexploitées d’ici le milieu et la fin du siècle. Les chercheurs recommandent de considérer les effets environnementaux et les effets induits par le changement climatique dans les évaluations de stock et dans la gestion des ressources marines exploitées. Intégrer explicitement les interactions directes et indirectes entre espèce et les effets du climat permettrait d’anticiper les impacts écologiques sur les ressources et la biodiversité et d’initier une véritable gestion écosystémiques des ressources à l’échelle du bassin méditerranéen. Les pêcheries orientales pourraient, quant à elles, voir leurs possibilités de captures augmenter du fait de nouvelles conditions climatiques favorables à des espèces thermophiles?Les organismes thermophiles ont besoin d’une température élevée pour vivre. et/ou exotiques. Cependant, Nicolas Barrier, ingénieur en modélisation à l’IRD à l’UMR MARBEC, précise que ces espèces arrivantes « pourraient offrir de nouvelles opportunités d’exploitation seulement si la pêche réussissait à cibler uniquement ces espèces et que des marchés se développaient pour celles-ci ». En effet, une augmentation de la pêche qui ne ciblerait pas les espèces bénéficiant du changement climatique pourrait contribuer à l’ouverture d’une fenêtre d’invasion, déstabiliser la structure des communautés et entraîner la perte de résilience des écosystèmes.


Publication : Moullec F., Barrier Nicolas, Guilhaumon François, Peck M. A., Ulses C., Shin Yunne-Jai. 2023. Rebuilding Mediterranean marine resources under climate change. Marine Ecology Progress Series, 708, 1-20. https://doi.org/10.3354/meps14269

La parole à Benjamin Sultan, conseiller scientifique climat à l'IRD - "océans et changement climatique" :

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Contacts science : Nicolas Barrier, IRD, MARBEC nicolas.barrier@ird.fr


Fabien Moullec, UM, MARBEC fabien.moullec@umontpellier.fr
 

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