Moins d’un tiers des flux migratoires africains concerne l’Europe. Les déplacements de populations se font majoritairement au sein du continent et entre les campagnes et les villes. Les études menées par l’IRD mettent ainsi à mal bon nombre d’idées reçues.

Bloc de texte

Depuis plusieurs années, les images choquent. Venant principalement de Libye, de très nombreux migrants africains meurent en Méditerranée ou bien sont recueillis de justesse par les bateaux de secours des ONG qui se voient refuser l’accès aux ports de certains pays européens. Mais est-ce bien là l’entière réalité des migrations africaines? «En réalité les départs vers l’Europe constituent environ 30% des vagues migratoires africaines qui restent en grande majorité internes au continent » pondère Flore Gubert, directrice du département Sociétés et mondialisation à l’IRD et économiste au laboratoire Développement, Institutions et Mondialisation (DIAL). Les déplacements des populations sont donc plus complexes qu’il n’y paraît?Cet article a été publié en partenariat avec le magazine Sciences et Avenir en mars 2019, à l'occasion du symposium « Recherche, développement et bien commun. Quelles sciences pour soutenir un monde durable ? » organisé dans le cadre du 75e anniversaire de l'Institut (auteur : Loïc Chauveau).

Les évolutions migratoires ont connu plusieurs étapes que l’IRD a suivies tout au long de son histoire. Dès le début des années 60, les pays d’accueil dont la France attirent une main d’œuvre dont l’économie a besoin. A cette époque, on voit apparaître des « rotations » entre membres de la même famille, frères et cousins se remplaçant après quelques années pour occuper un emploi. Au milieu des années 70, la première crise économique freine cet apport en rendant les conditions d’installation plus difficiles. Le regroupement familial devient le principal mode légal de migration.

A cette première vague d’ouvriers peu qualifiés vont s’ajouter dans les années 80 des candidats plus éduqués et plus divers. Les politiques «d’ajustement structurel » imposent aux Etats africains une baisse des dépenses publiques et réduisent les opportunités d’emplois qualifiés. Conséquence : les étudiants, les personnes éduquées et formées à des professions intellectuelles et techniques vont chercher en Europe les emplois auxquels ils aspirent. Cette deuxième vague est plus urbaine et plus féminine.

Ces immigrés ont en retour une forte influence sur les pays de départ. «Les migrants apprennent à profiter de droits syndicaux et de libertés et peuvent ainsi modifier les habitudes politiques et sociales au moment de leur retour au pays, détaille Flore Gubert. Et les retombées économiques difficiles à mesurer sont très importantes, les familles de migrants se retrouvant à l’abri des risques liés aux nombreux aléas auxquels elles sont soumises ».

La croissance économique et le développement des villes contribuent à modifier les schémas migratoires. Aujourd’hui, selon un rapport de la FAO, 70 % des 33 millions de migrants africains restent sur le continent et se déplacent au gré des opportunités économiques offertes par leur pays et ses voisins. Les déplacements se font des zones intérieures enclavées vers les littoraux. L’exode rural n’est plus la première cause de croissance des grandes villes, dépassé par la croissance démographique des citadins. Et les échanges entre villes et campagnes s’intensifient, une part de la population repartant dans l’agriculture quand les conditions de vie urbaine se détériorent.

La migration africaine est aujourd’hui diverse, complexe et fait face à de multiples défis. Le réchauffement climatique n’est pas le moindre. «On ne sait pas aujourd’hui dire précisément quelles régions risquent de ne plus être habitables, si les populations pourront s’adapter ou si elles devront obligatoirement migrer » conclut Flore Gubert qui voit là, s’ouvrir un nouveau champ de recherche.

 

Datavisualisation réalisée en partenariat avec le magazine La Recherche



Bloc de texte

Contact : Nelly Robin, géographe au CEPED et conseiller scientifique de la datavisualisation.