Ses habitudes sont plus variées qu’on ne le croyait !

En étudiant les déplacements de 16 dugongs sur la côte Ouest de la Grande-Terre, une équipe de chercheurs de l’IRD, en partenariat avec Opération Cétacés, Murdoch University et James Cook University, a constaté que leur comportement semble varier en fonction des caractéristiques du lagon. L’étude de leurs zones d’alimentation permettra par ailleurs de mieux cartographier les herbiers de Nouvelle-Calédonie afin de mieux les gérer et protéger davantage l’espèce.

Ces résultats viennent d’être publiés dans Scientific Reports. A l’aide de 16 balises GPS posées sur des dugongs le long de la côte Ouest du territoire (12 déployées dans le cadre du Plan d’actions dugong, complétées par 4 déployées en 2019 grâce à un financement de Koniambo Nickel SAS), l’équipe a cherché à comprendre comment le dugong pouvait s’adapter aux différentes conditions qu’il rencontre sur cette côte. 

© IRD - Claire Garrigue

En effet, de Nouméa à Koné, les caractéristiques du lagon Ouest sont très variées, permettant de distinguer 3 grandes écorégions centrées sur Koné, Bourail et Nouméa. La largeur du lagon est par exemple très étroite du côté de Bourail tandis qu’elle est très large dans le sud, sa profondeur est quant à elle plus importante au sud vers Nouméa et son ouverture sur les eaux du large varient également puisqu’il y a relativement plus de passes dans le sud. En modélisant les déplacements des dugongs dans chacune des zones, les résultats montrent alors que les dugongs s’adaptent aux conditions locales du lagon, mais aussi que leur comportement est modulé par les cycles des marées et le cycle journalier :

 

  • Dans le sud, les dugongs semblent préférer des eaux relativement profondes et rejoignent les eaux peu profondes de la côte et autour des ilots la nuit et/ou à marée haute. La nuit, ils passent environ 50 % de leur temps dans des eaux de moins de 2 mètres de profondeur et les chercheurs pensent qu’ils pourraient essayer d’éviter ces zones la journée en raison des activités humaines qui y sont intenses (sports nautiques, bateaux, pêche…etc.)

 

  • Plus au nord, là où le lagon est plus étroit, un comportement original est observé : certains des dugongs balisés se déplacent à l’extérieur du récif barrière, s’y arrêtent parfois et y passent même du temps, comme en témoignent les grands rassemblements parfois observés par avion en saison fraiche. Les dugongs quittent le lagon à l’aurore et y retournent à la tombée de la nuit, probablement pour s’alimenter.

© IRD - Magali Boussion

Les herbiers de phanérogames marines sur lesquels les dugongs se nourrissent sont en réalité très diversifiés. En fonction des espèces qui les composent, de leur densité et de leur profondeur, ils n’ont pas la même valeur nutritive pour le dugong. Cela pourrait alors éventuellement expliquer les différences de déplacements observés le long de la côte Ouest. Si les herbiers sont loin d’être exhaustivement cartographiés en Nouvelle-Calédonie, l’étude des déplacements des dugongs pourrait aiguiller les recherches : là où un dugong balisé s’est arrêté, nous pouvons en effet espérer trouver un herbier.

Jusqu’à présent, les comptages aériens et la télémétrie satellitaire avaient révélé que les dugongs se déplacent sur de grandes distances et utilisent des habitats variés, situés dans les lagons classés au patrimoine mondial de l’UNESCO mais en grande partie à l’extérieur des aires marine protégées actuelles. Ainsi, cette dernière étude vient compléter les données scientifiques récoltées en Nouvelle-Calédonie depuis une vingtaine d’année (distribution, abondance, génétique, comportement, déplacements, alimentation…) en apportant aux gestionnaires une cartographie prédictive des zones les plus susceptibles d’être utilisées par les dugongs et donc les plus importantes à surveiller et protéger.

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Statut du dugong en Nouvelle-Calédonie

Le dugong (Dugong dugong) est une espèce emblématique des lagons de Nouvelle-Calédonie, malheureusement considérée comme vulnérable sur la liste rouge de l’UICN, d’où l’importance de protéger leurs habitats.

En Nouvelle-Calédonie, le dugong est protégé depuis 1962. Sa chasse est interdite en province Sud et n’est autorisée que sur dérogation pour des fêtes coutumières kanaks en province Nord. Au vu de la situation critique dans laquelle se trouve cette population de dugongs, estimée à environ 700 individus en 2008-2012 avec une faible diversité génétique, aucune dérogation de chasse n’a été délivrée depuis 2004 mais le braconnage persiste et des collisions ont toujours lieu dans certaines zones à trafic maritime important. La réglementation mise en place pour protéger le dugong est facteur de division au sein des communautés calédoniennes et l’absence d’une adhésion commune est aujourd’hui un frein majeur au maintien durable de l’espèce dans l’archipel. Afin d’initier une démarche pérenne de conservation s’inscrivant plus largement dans les objectifs du Programme Régional Océanien pour l’Environnement (PROE), un plan d’actions a été mis en place depuis 2010.

Pourquoi les herbiers sont importants?

Les populations insulaires tropicales dépendent de la santé des écosystèmes côtiers et lagonaires. En particulier, les herbiers sous-marins remplissent d’importantes contributions aux sociétés (NCP – Nature’s contribution to people), garants de la qualité des eaux, assurant un vivier alimentaire et stockant le CO2. Ils disparaissent cependant à un rythme effréné (7% par an mondialement), alors même qu’ils jouent un rôle majeur de régulation du climat. Le dugong, seul mammifère marin principalement végétarien, est inféodé aux herbiers de la région Indo-Pacifique et a été identifié comme un indicateur de leur présence et de leur santé.

Références : Derville, S., Cleguer, C. & Garrigue, C. Ecoregional and temporal dynamics of dugong habitat use in a complex coral reef lagoon ecosystem. Sci Rep 12, 552 (2022).

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Karla Bussone, chargée de communication à l'IRD | 26 08 04

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