Les Kanak, aussi appelés Mélanésiens, ont une relation intime avec la ressource en eau. Partant de cette forte conviction, des scientifiques de l’IRD en lien avec l’Institut agronomique néo-calédonien (IAC) et le CIRAD se sont attachés à suivre l’évolution des réseaux hydrologiques pour éclairer les pratiques et les transformations sociales de ce territoire.

Certaines cultures ou populations, plus que d’autres, sont encore aujourd’hui fortement liées à la Nature, à tel point qu’il n’existe pas de dichotomie nature/culture. La société kanak est de celles-là. A travers l’histoire du territoire néo-calédonien se dessine un modèle d’organisation sociale basé sur la gestion de l’eau.

Organisation sociale et spatiale de la tribu de Nekliaï autour des tarodières

© IRD - Catherine Sabinot

Les réseaux d’eau douce comme miroirs de la société

Comme une grande partie du Pacifique Sud, les premières populations humaines de Nouvelle-Calédonie sont venues d’Asie. Si la mer a joué un rôle capital dans cette expansion et représente toujours une source de nourriture accessible grâce à la pêche, l’horticulture de l’igname et du taro ont une place centrale dans la culture kanak. Or la culture du taro nécessite une irrigation abondante. La création d’immenses tarodières1 en terrasse avec un système sophistiqué de canaux amenant l’eau de source depuis les montagnes implique un énorme travail collectif.

Traces d'anciennes tarodières à Moindah, commune de Poya

© IRD - Jean-Christophe Gay

« Pour connaître le fonctionnement de la gestion de l'eau avant l'arrivée des colons ou juste après leur arrivée, nous nous sommes appuyées sur les travaux d’archéologues de l’Institut d’archéologie de la Nouvelle-Calédonie et du Pacifique (IANCP) » explique Catherine Sabinot, ethnoécologue et anthropologue à l’IRD (UMR Espace-Dev). Avec ses collègues économiste, sociologue et géographe, elle a également consulté les archives de la Nouvelle-Calédonie et mené un travail ethnographique dans plusieurs lieux de l’archipel. « La mémoire des personnes interrogées est aussi une source importante qui nous permet de consolider les analyses faites à partir des écrits, ajoute-t-elle ». L’étude s’est focalisée sur deux tribus2 impactées par la colonisation et l’extraction minière : Nekliaï (commune de Poya, sur la côte Ouest de la Grande Terre) et Mîa (commune de Canala au sud-est). Les témoignages des Anciens sont corroborés par l’empreinte physique de ces réseaux d'irrigation dans les paysages. « On observe des traces visibles des anciennes tarodières sur les photos aériennes et les photos satellites. De plus, même lorsque les cultures sont abandonnées depuis longtemps, la terre ayant été travaillée permet un regain plus rapide et plus dense de la végétation ce qui est repérable » précise Séverine Bouard, géographe à l’IAC. Guider l'eau des sources ou des rivières vers les zones cultivées était un rôle particulièrement important dévolu aux clans3 et aux « maîtres de l'eau ». Ces derniers alliaient savoirs ancestraux et don spirituel. La gestion de cette ressource était au cœur de la vie quotidienne, d'un point de vue pratique, symbolique, culturel, historique, et pouvait faire l’objet d’enjeux de pouvoir. « Ce patrimoine s’est révélé un point d’entrée évident pour décrypter l’architecture sociale puisque les schémas spatiaux des villages et la hiérarchie entre les habitants étaient calqués sur les circuits de l’eau » précise Caroline Lejars, économiste au CIRAD.

Usine de Koniambo Nickel en Nouvelle-Calédonie

© IRD - Jean-Michel Boré

Un choc des cultures visible dans les paysages

Mais la colonisation, intervenue dès le 18ème siècle et amplifiée au 19ème après la découverte des richesses minières du sous-sol du « Caillou », a modifié profondément l'organisation spatiale des autochtones et la distribution de l'eau. En presque deux siècles d’une histoire coloniale sombre, les Européens ont détruit les canaux à ciel ouvert et expulsé les Kanak de leurs terres pour leur imposer des regroupements dans des réserves tandis que les activités d’extraction du nickel polluaient les cours d’eau. Auparavant chaque famille ou clan devait entretenir une portion de la rivière proche de chez elle. « Le cantonnement imposé par la colonisation a conduit à éloigner les gens des endroits qu'ils habitaient auparavant et a donc affaibli le lien de chacun avec la partie du cours d'eau dont il s'occupait. L’une des conséquences est la disparition quasi-totale des grandes tarodières » détaille Catherine Sabinot. Malgré ces bouleversements, l'eau est toujours au cœur des interactions entre les Hommes et entre les Hommes et leur environnement : aujourd'hui encore, les noms de lieux et de familles rappellent les liens forts des habitants avec ces portions de cours d'eau.

Taro et igname au Vanuatu

© IRD - Stéphanie Carrière

Eau libre ou domestiquée, un bien commun

En Nouvelle-Calédonie comme dans de nombreux pays, les circuits de l’eau ont effectivement bien changé et pas seulement sur le plan spatial… L'eau a toujours été relativement abondante dans la Nature et gratuite puisque fruit du travail des hommes. Avant la colonisation, chaque famille avait l’eau à proximité des cultures et des habitations. L’administration française a remplacé cet « accès libre » par des canalisations enterrées gérées par les communes qui doivent en supporter les coûts d’entretien. Dès 1970, cette eau domestiquée était distribuée et accessible au robinet. L’eau naturelle n’est de ce fait plus au centre de l’organisation sociale des kanak. « Pour une société où il n'y a pas de dichotomie nature-culture mais un réseau de liens entre tous les éléments : eau et taro, femme et taro, igname et homme, anguille et certains clans de l'eau, on mesure la perte de sens » assène l’anthropologue. Depuis lors, la facturation de l’approvisionnement en eau potable est cause de litiges entre les tribus et les communes d’autant plus que les réseaux hydrauliques se situent parfois sur des terres coutumières. Pour dépasser ces conflits, une nouvelle politique de l’eau initiée par deux jeunes ministres calédoniens, d’origine mélanésienne et européenne, se met en place depuis 2018. Cette dynamique pourra recréer du lien autour de la préservation d’un patrimoine commun.

Publication : 

Lejars C., Bouard S., Sabinot C., Nekiriai C. Quand « l’eau, c’est le lien » : suivre l’évolution des réseaux d’eau pour éclairer les pratiques et les transformations sociales dans les tribus kanak = When "water is a link" : following water networks evolution to analyze social transformations in the Kanak tribes. Developpement Durable et Territoires, 2019, 10 (3), p. art. 15704 [21p.]. https://journals.openedition.org/developpementdurable/15704

 

En savoir plus :

Notes :
1 des archéologues parlent de structures fossiles de plus de 1100 hectares pour une seule commune
2 tribu : notion créée par la colonisation qui pourrait se traduire comme « hameau kanak »
3 clan : lignage, groupe de familles apparentées

Contact science : Catherine Sabinot, IRD, UMR Espace-Dev, catherine.sabinot@ird.fr


Contact communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet, communication.occitanie@ird.fr