À Thiès, au Sénégal, plus de 600 jeunes détenu.e.s ont participé à des cours d'escrime depuis 2015, dispensés par l'association Pour le Sourire d'un Enfant (APSE). Cette démarche innovante vise à rompre le cycle de la récidive et à encourager le développement personnel des jeunes, tout en stimulant leur autonomisation et l'égalité entre les sexes.

Les cours s'inscrivent dans le cadre de la méthode « Escrime et justice réparatrice », co-construite par Nelly Robin (directrice de recherche IRD, Ceped) et une équipe scientifique française et sénégalaise, en collaboration avec l'administration pénitentiaire su Sénégal.

Une approche novatrice

Face au défi majeur concernant la situation des mineur.e.s en détention au Sénégal, les décisions judiciaires répressives et les mesures éducatives classiques semblent souvent inefficaces, laissant les jeunes dans des parcours instables. Auteurs ou victimes, les mineur.e.s détenu.e.s ont connu des situations traumatiques, qui se voient exacerbées par l'enfermement.

La méthode « Escrime et Justice Réparatrice » s'attaque à cette problématique en utilisant le sport comme un outil éducatif, dont l'objectif est de favoriser l'apprentissage de compétences de vie essentielles, tout en brisant le cycle de récidive.

Unique au monde, cette approche permet aux jeunes de reconstruire leur vie et trouver une nouvelle voie, s’appuyant sur cinq notions psychothérapeutiques inculquées au cours de 60 séances : l'identité, la socialisation, la responsabilité, le contrôle de soi et la cognition. Parallèlement, un protocole scientifique suit l'évolution de chaque jeune grâce à des entretiens biographiques et une grille d'observation.

Les résultats démontrent l’effectivité de cette approche sur le développement personnel des participants. Dès son introduction, aucun jeune ayant participé au programme n’a récidivé.

© PLSE - CEPED - IRD

Un enjeu pour la recherche pour le développement

La méthode « Escrime et Justice Réparatrice » s'inscrit dans un projet de recherche plus vaste, ERA - Justice juvénile et santé mentale des jeunes au Sénégal, financé par l'Agence Française de Développement (AFD), porté par l’APSE et rassemblant des partenaires français et sénégalais. Il vise à remédier à deux lacunes majeures dans les politiques publiques sénégalaises : la justice juvénile et la santé mentale des jeunes, des sujets critiques et peu étudiés principalement en raison de la difficulté d'accès aux données judiciaires.

Grâce à l’agrément de l’APSE par le ministère de la justice du Sénégal, ces données peuvent être réinterrogées et sont analysées à l’aide de l’intelligence artificielle. Puis, elles sont enrichies par le recueil de récits de vie des jeunes. Le but est d’en extraire de nouvelles connaissances afin de remettre en question les facteurs et les processus liés à la délinquance juvénile. Allant au-delà des discours sur la violence juvénile et l'insécurité urbaine, cette nouvelle perspective permette d’explorer les réalités sociales qui influent les vulnérabilités et les trajectoires des jeunes détenu.e.s.

L'élément clé de ce projet est l'appropriation des résultats de la recherche par les populations, les acteurs de la protection de l'enfance et les décideurs politiques.

Une initiative née au Sud, avec un impact International

La méthode « Escrime et justice réparatrice », et plus largement le projet ERA, cristallisent l’engagement de l’IRD pour une science qui répond à des problématiques concrètes. Créée au Sud et en étroite collaboration avec les partenaires et les populations concernées, cette méthode attire déjà l'attention au niveau international.

Les autorités pénitentiaires et des associations de la Côte d'Ivoire, du Rwanda et du Maroc ont déjà exprimé leur intérêt pour ce programme, alors qu’une équipe dirigée par Nelly Robin a effectué une mission de recherche en Côte d'Ivoire, en vue de qu'un programme d'escrime pour les détenus puisse y voir le jour l'année prochaine.

S’inscrivant pleinement dans la promotion de l'Objectif de Développement Durable (ODD) numéro 16, centré sur la "Paix, la justice et les institutions efficaces", elle a été identifiée par l'Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC), qui, en collaboration avec le Comité International Olympique (CIO), a sollicité la méthode "Escrime et Justice Réparatrice" pour en faire une étude de cas phare dans le cadre de son programme sur la Prévention de la Criminalité Juvénile par le Sport.

Le projet « Escrime et Justice Réparatrice » a reçu le 7 novembre dernier à Dakar le prix spécial du jury du Sport Impact Summit 2023 dédié à la pratique sportive en Afrique. Il a figuré au programme du Forum de Paris de la Paix, qui s'est déroulé à Paris les 10 et 11 novembre 2023.

Mesure d’impact, une application atypique de l’IA

Présente au Sommet de la Mesure d’Impact 2024 qui s'est déroulé à Paris en avril 2024, l’équipe du projet ERA a présenté ses derniers travaux sur l’impact de la méthode Escrime et Justice réparatrice. L’objectif est d’intégrer le sport dans les stratégies de prévention de la violence et de la criminalité chez les jeunes et de tirer parti du pouvoir de l’Escrime afin de promouvoir la Justice réparatrice.

Dans ce contexte inédit, la mesure de l’impact s’appuie sur une application atypique des méthodes de l’Intelligence Artificielle (IA). Les techniques d’apprentissage automatique ne sont pas utilisées à des fins prédictives selon leur usage habituel. Mais, l’extraction de connaissances nouvelles, en établissant des corrélations entre attributs de plusieurs bases de données hétérogènes, vise à dépasser l’analyse des faits et à révéler leurs causes.

Pour en savoir plus, téléchargez le document Work in progress « Escrime et Justice réparatrice ǀ Mesure d’impact, une application atypique de l’IA ».