Chiraz Belhadj-Khedher, docteur en géographie à l’Université de la Manouba, et Florent Mouillot, chargé de recherche à l’IRD, unité mixte de recherche (UMR) CEFE, ont quantifié les fréquences prévisionnelles d’évènements Sirocco pour la période de 2050 à 2100 en Tunisie. Ils se sont basés sur des scénarios climatiques régionaux MEDCORDEX dans le cadre de cette étude.

© Chiraz Belhadj Khedher

Chiraz Belhadj-Khedher revient sur cette étude et répond à nos questions.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un évènement de Sirocco ?

Un événement de Sirocco est une situation atmosphérique de dépression sur le centre de la mer Méditerranée et de haute pression sur le Sahara. Il conduit à un vent de sud insufflant un air chaud et sec, appelé le Sirocco, en Afrique du nord après son passage sur le Sahara. Les transitions temporelles vers ces conditions atmosphériques se singularisent par une rapide montée de températures (jusqu’à 10°C), un assèchement de l’air, et une direction dominante des vents en provenance du sud. Il peut durer de 1 à 10 jours selon la stabilité du système dépressionnaire.

Quel lien peut-on observer entre la répétition des événements de Sirocco au cours d’une année, et le nombre et l’ampleur des incendies de forêt en Tunisie ?

Chaque année, un nombre variable d’évènements de Sirocco sont observées, avec des intensités plus ou moins importantes tout au long de l’année, pendant la période hivernale plus humide et la saison estivale plus sèche. Les événements les plus intenses (>5 jours) qui surviennent pendant la période de sécheresse conduisent aux incendies les plus étendus, qui contribuent majoritairement à la surface brulée chaque année. Un nombre important d’évènements de Sirocco intense pendant la saison sèche démultipliera donc le nombre de grand feux et donc la surface brulée annuelle.

Quelle(s) conclusion(s) tirez-vous des résultats obtenus ?

Grace à la base de données corrigée de Belhadj Khedher et al. 2018 (Forest) basée sur le recueil des informations enregistrées par le Direction générale des forêts (DGF), et complétée par la télédétection, nous avons pu mettre en évidence la dominance des grands incendies pendant les évènements de Sirocco intense au cours de la saison sèche. Les incendies se déclarent principalement 1 à 3 jours après une anomalie de température dû à un vent de Sud, permettant une mise en alerte anticipée.

Dans un second temps, nos résultats ont montré que nous étions en mesure de simuler la variabilité interannuelle des surfaces incendiées par le nombre d’événements de Sirocco estivaux, déterminé par ces anomalies de montée de température associées à des vents de Sud, plutôt que par un indice basé sur une température absolue.

Les projections climatiques pour 2100 annoncent une augmentation des températures de plusieurs degrés mais un nombre quasi constant d’évènements de Sirocco. Selon notre modèle, les changements climatiques devraient donc plus impacter la longueur de la période de sécheresse et donc étendre la saison des feux de Sirocco et la surface brulée finale, qu’augmenter la fréquence des évènements de Sirocco. Les dômes de chaleur qui font l’actualité en 2021, dues à leurs conséquences sur la température de l’air et les incendies, correspondent à une situation atmosphérique localisée de non-circulation au creux d’une boucle de circulation à large échelle, différente du Sirocco, mais qui devraient aussi être étudiées pour les scenarios futurs.

La Tunisie est-il le seul pays du pourtour méditerranéen concerné par ces phénomènes extrêmes à venir ?

La Tunisie n’est pas particulière en soi, mais fait partie de la zone Nord-Africaine soumise au Sirocco comme l’Algérie et le Maroc, voire l’Italie et l’Espagne lorsque les vents de sud passent la Sicile et le détroit de Gibraltar. Le Moyen-Orient est aussi soumis à ces vents désertiques, soufflant sur les côtes forestières, au même titre que le vent dit « de Santa Ana » soufflant en Californie, ou les vents désertiques en Australie.

Cependant, il ne faut pas rester aveugle devant l’augmentation récente (depuis 2011) des incendies en Tunisie. Un phénomène pour le coup assez singulier dans la région. Les règles d’occurrence des grands incendies restent majoritairement corrélées au climat et aux évènements de Sirocco depuis 2011.

Cependant le nombre d‘incendies et la surface incendiée par événement atmosphérique de Sirocco est plus importante, certainement dû aux aspects humains, sans négliger certains grands incendies qui se sont produits dans des conditions météorologiques peu favorables par l’action de l’homme (militaires, révoltes locales). Cet aspect sociétal assez marqué par rapport aux pays européen, n’est pas non plus unique avec des changements abruptes de régime de feu déjà observés dans l’histoire algérienne (Guerre d’indépendance, Guerre civile), ou maintenant en Syrie depuis 2013.

Les évènements d’extrêmes incendies en Tunisie dans les prochaines décennies dépendront donc de la longueur de la période de sécheresse, de l’intensité et la fréquence des évènements de Sirocco et des dômes de chaleur, mais aussi de la stabilité socio-politique du pays et le soutien des moyens de lutte.