La richesse des liens tissés entre les humains et les plantes qui les nourrissent se retrouve à des niveaux multiples, comme en témoigne une étude consacrée à un arbre d’Afrique centrale, le safoutier. Les auteurs impliquant l'UMR SENS et l'UMR DIADE se sont attachés à identifier les paramètres culturels pouvant influer sur le devenir de cette agrobiodiversité.

Combinaison improbable d’une peau rose, bleue ou violette et d’une pulpe d’un vert soutenu, le safou est l’un des fruits les plus appréciés des populations d’Afrique centrale. Des scientifiques ont suivi la filière – des agroforêts à la capitale – pour comprendre les déterminants de l’évolution des pratiques de gestion de cette culture.

A gauche, carte du Cameroun montrant les sites ruraux et périurbains. A droite, représentation simplifiée du gradient d'urbanisation.

© IRD - Rimlinger et al., 2021

Des arbres et des humains

Prunier africain, safoutier, atangatier, assa…. Sous ces différents noms se cache Dacryodes edulis, un arbre fruitier naturellement présent en forêt et planté dans toute l’Afrique tropicale humide. Ayant déjà inventorié la diversité génétique cultivée du safoutier en zones rurales et urbaines du Cameroun, l’équipe encadrée par Stéphanie Carrière, ethnoécologue, et Jérôme Duminil, généticien, s’est penchée cette fois sur le devenir de sa diversité intraspécifique sous l’influence des cultivateurs et des consommateurs. Comme la plupart des espèces de sa famille botanique, les Burseraceae?Arbres à encens et arbres à myrrhe, l’arbre est riche en principes aromatiques qui donnent un goût inimitable à son fruit, un goût qui a d’ailleurs son importance dans le choix des fruits selon les ethnies le cultivant et leur lieu de vie.

Fruit du safoutier, Congo

© IRD - Hubert De Foresta

Safou des villes, safou des champs

L’espèce, dont la pulpe des fruits affiche des teneurs élevées en lipides et en protéines, est largement plantée dans des vergers, des agroforêts, ou des jardins urbains. Récoltés puis consommés et/ou vendus sur place, ses fruits sont également transportés dans tout le pays où ils font l’objet d’un commerce saisonnier intense. Avec leurs collègues des universités de Dschang et de Yaoundé, les scientifiques de l’IRD ont réalisé des enquêtes auprès de 441 personnes appartenant à trois ethnies (Bamiléké, Bassa, Béti) et ont caractérisé 1083 arbres implantés dans des sites le long d’un gradient allant du milieu rural au milieu urbain. Selon leur ethnie, leur statut de vendeurs ou de simples consommateurs, les critères de préférence d’achat des propriétaires quant aux différentes variétés locales différaient. « Pour les Bassa en milieu rural, c’est la taille des fruits qui prime, affirme Stéphanie Carrière, tandis que les Béti et les Bamiléké accordent plus d’importance au goût de la pulpe et à la couleur de la peau ». Les vendeurs, eux, mettent l’accent sur la taille des fruits « Le choix des ethnovariétés répond à divers usages qui suivent le gradient d’urbanisation » ajoute Aurore Rimlinger, docteur et spécialiste du safou. Chez les Béti, il s’y ajoute une dimension sociale et symbolique forte, perceptible dans le très grand nombre de noms donnés aux variétés locales.

Burseraceae dacryodes edulis (le safou)

© IRD - Hubert De Foresta

Perception, préférences et pratiques influent sur l’avenir des safoutiers

Des perceptions des propriétaires découlent des préférences, mais qu’en est-il des pratiques culturales ? « Les propriétaires de vergers récupèrent les fruits des arbres présentant les qualités recherchées pour les planter, explique Jérôme Duminil. Les arbres les moins intéressants sont éliminés, mais pas systématiquement ». Les producteurs ayant intérêt à favoriser les variétés qui plaisent aux acheteurs, on pourrait craindre une perte de diversité à moyen terme. Les auteurs de la publication se montrent rassurants à ce propos. D’une part, même si la majorité des enquêtés, en particulier en milieu urbain, choisissent d’abord en fonction du goût, ce goût recherché est présent chez tout un éventail de variétés. D’autre part, la diversité des variétés est un motif de fierté pour les cultivateurs. Enfin, les cultivars améliorés issus de la recherche agronomique ne sont pas forcément plus appréciés des cultivateurs car, selon eux, ces arbres sélectionnés sont moins robustes et moins fiables dans la durée. Les processus de sélection exercés par les Camerounais n’aboutiront donc pas nécessairement à une perte de richesse génétique de Dacryodes edulis.


Publication : Rimlinger, A., Duminil, J., Lemoine, T., Avana, M.-L., Chakocha, A., Gakwavu, A., Mboujda, F., Tsogo, M., Elias, M. and S., Carrière. 2021. Shifting perceptions, preferences and practices in the African fruit trade: the case of African plum (Dacryodes edulis) in different cultural and urbanization contexts in Cameroon. J Ethnobiology Ethnomedicine 17, 65. https://doi.org/10.1186/s13002-021-00488-3


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Cet article a été écrit dans le cadre du projet Planet@liment.

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Contact communication :
Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr
 

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Stéphanie Carrière, IRD, UMR SENS stephanie.carriere@ird.fr

Jérôme Duminil, IRD, UMR DIADE jerome.duminil@ird.fr