Après la découverte de vestiges multimillénaires en mars dernier, une équipe scientifique pluridisciplinaire franco-thaïe a effectué une campagne de fouille, de prospections et d’entretiens du 28 novembre au 14 décembre 2021. L'expédition a permis d’approfondir l’étude des sites précédemment identifiés dans les îlots rocheux de la baie de Lanta mais aussi d’en découvrir de nouveaux où sont observables des ossements humains, des céramiques de différentes périodes et parfois des peintures rupestres.

Carte de la baie de Lanta

© Naval Education Department, Royal Thai Navy

Le projet franco-thaï « Communautés locales de Krabi (province au sud-ouest de la Thaïlande) et la fabrique des routes maritimes de la soie » mené par les membres du projet franco-thaï de la Mission Archéologique française en Thaïlande-Birmanie péninsulaire (MAFTBP), dirigée par Bérénice Bellina (CNRS) croise données archéologiques, ethnographiques et géographiques pour documenter l’histoire du paysage maritime en Thaïlande méridionale sur le temps long. Participatif, il intègre les histoires locales des populations qui s’y sont installées au fil des siècles comme celles de gens de la mer Urak Lawoi, des Thai-Malay et des populations chinoises.

Le projet Lanta Bay vise à documenter le rôle historique des différents acteurs maritimes (pêcheurs, nomades de la mer, pirates, marchands locaux et étrangers) dans les Routes Maritimes de la Soie reliant la Chine à l’Inde et au-delà, le monde méditerranéen, soit par le détroit de Malacca, soit par les pistes trans-péninsulaires de l’isthme de Kra. Pendant longtemps, les historiens et archéologues ont négligé cet aspect, au profit de l’étude des échanges hauturiers, des ports cosmopolites et de leurs élites (marchands, princes, religieux). Pourtant, comme dans d’autres régions du monde, le développement d'un réseau local spécialisé fut la condition préalable à l'émergence et à l’existence de vastes échanges interrégionaux.

Une partie de l'équipe de la mission archéologique franco-thaïe accompagnée du Directeur du Parc national de Koh Lanta et de deux représentants de l'Ambassade de France en Thaïlande

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

Le « Lanta Bay Project » est une collaboration entre le Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) et le Fine Arts Department (Branche 12 de Nakhon Si Thammarat), à laquelle s’associe l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) au travers d'Olivier Evrard, chercheur à l'UMR Paloc. Il bénéficie du soutien de la sous-commission des fouilles du Ministère des Affaires Etrangères.

Peintures rupestres retrouvées dans la baie de Lanta

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

Après un repérage en mars 2021, la première campagne de ce projet quadriennal (2021-2024) s’est tenue en décembre. Elle a permis le repérage de plusieurs peintures rupestres, les premières identifiées dans cette région. Celles-ci semblent relever de différentes périodes et dépeignent une iconographie propre au monde maritime (tortue, poissons, navires, etc.), des symboles divers et des personnages à formes humaines ou imaginaires. Sur la base de comparaisons avec d’autres peintures en Asie du Sud-Est et dans la région voisine de Phang-Nga, une partie de celles de la baie de Lanta pourraient avoir été produites entre 5000 et 3000 BP. Cette campagne a également permis la découverte d’ossements humains et de céramique de différentes périodes dans certaines de ces grottes. Celles-ci semblent alors avoir servi de lieux d’inhumation utilisés au fil des siècles. Dans certains cas, la présence de peintures rupestres semble être directement associée à celle de sépultures. Dans d’autres, elles ont pu servir de marqueurs de navigation ou de zone de pêche.

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Passage de l'équipe de la mission archéologique dans une mangrove de la baie de Lanta. Des ossements, placés dans le panier rose, sont transportés vers le bateau.

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

Les groupes locaux entretiennent des liens particuliers avec ce paysage marin :  ils en connaissent les voies d'eau, les courants, les repères, les lieux de collectes et ceux où se tiennent les marchés temporaires etc. Les nombreuses îles et grottes disséminées dans la baie de Lanta, jusqu’ici non investies par l’archéologie, ont été utilisées depuis des millénaires comme lieu d’escales, de refuge, mais aussi pour certains de dépôts funéraires et de rituel. Elles continuent de l’être, par des populations locales ou en transit. Elles constituent donc des archives historiques inédites que ce projet propose d’investir.

Tamisage de sédiments afin de retrouver des artéfacts archéologiques

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

La mission a également fouillé un petit établissement lié aux échanges secondaires, Khlong Jak, qui n’a livré que des perles en verre et en roches dures anciennes. Ce site situé dans la mangrove est stratégiquement positionné au débouché du canal qui relie la Mer d’Andaman à la Baie de Lanta et au-delà dans la ville de Trang (province de Trang) puis à la Malaisie. La Baie de Lanta est un espace protégé des vents qui soufflent sur la mer d’Andaman lors de la mousson d’été. Khlong Jak donc pourrait correspondre à un lieu où des échanges éphémères sont intervenus, sans avoir été accompagnés d’installations permanentes, par exemple un marché local dont une partie aurait pu intervenir sur les bateaux ou un lieu associé à la piraterie.

Témoins de travail des parures en verre et en roches dures

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

Falaises remarquables de la baie de Lanta où semblent se concentrer les sites archéologiques

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

C’est au débouché du canal reliant la baie de Lanta à celle de Krabi (Klong Yang) que semblent se concentrer les peintures rupestres et les sépultures. Le plus fréquemment, elles sont associées à des massifs dont les formes et les falaises sont remarquables de loin et ont pu faire office de géosymboles. Les peintures rupestres pourraient participer à un système de navigation ou à un système symbolique et territorial pour les anciens groupes maritimes, hypothèses qu’il faudra préciser lors des futures missions, qui exploreront aussi les zones plus à l’Est, vers la province de Trang.

L'équipe de la mission archéologique franco-thaïe dans une des grottes étudiées

© Mission archéologique franco-thaïe - MAFTBP

Les recherches croiseront les résultats issus des études environnementales (voies navigables, canaux, niveau de la mer), des fouilles et celles de l’étude d’art rupestre pour reconstituer le paysage social et économique de ce qui pourrait correspondre à l’arrière-pays de la cité marchande de Khlong Thom (près de Krabi) mais peut-être également d’autres petites royautés plus au sud. Les données ethnographiques et historiques montrent en effet que la Baie de Lanta a pendant longtemps constitué une étape pour les réseaux reliant la Malaisie les provinces de Krabi puis de Phuket. Elles soulignent aussi que des réseaux d’échanges économiques et rituels existaient jusqu’à une période récente entre des populations diverses et qu’ils empruntaient les voies maritimes qui longent les sites découverts.

Pour aller plus loin : l'article scientifique relatant les découvertes

Bellina B., Rotchanarat S., Hidalgo Tan N., Évrard O. Coastal Heritage: Exploring caves and indigenous knowledge in the Lanta Bay (Southern Thailand) 2021. Journal of Indo-Pacific Archaeology, Vol 45.