Dans les pays de la ceinture intertropicale, les palmiers représentent une des familles de plantes majeures sur le plan écologique, agronomique et économique. Une publication récente dans la revue Economic Botany donne une visibilité sans précédent à un genre de palmier presqu’exclusivement africain : les Raphias. Indissociables du quotidien des populations, ces palmiers sont pourtant peu étudiés par les écologistes, les taxonomistes ou les ethnobotanistes.

Qui n’a pas entendu parler du palmier à huile africain (Elaeis guineensis), du cocotier (Cocos nucifera) ou du palmier dattier (Phoenix dactylifera) ? Ces espèces - cultivées au Sud et d’un poids économique mondial non négligeable - ne doivent pas faire oublier celles moins connues mais utilisées dans le cadre de l'agriculture de subsistance ou comme sources de produits forestiers non ligneux (c'est-à-dire tout sauf du bois). Ces faux arbres sont polyvalents, fournissant une gamme de produits inégalée et souvent qualifiés de « multi-services ». Les espèces non cultivées jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire et économique, ce qui faisait dire à Gandhi qu’ils étaient un « antidote à la pauvreté ». 

Un atout pour les populations 

Les Raphias ne dérogent pas à la règle… Si l’on en croit le botaniste Thomas Couvreur de l’UMR DIADE, l’un des auteurs de l’inventaire exhaustif réalisé sur plus de 10 pays d’Afrique, les 22 espèces du genre Raphia totalisent près de 100 usages différents. Du vin de palme - apprécié de millions d’amateurs - aux fibres tressées en passant par les riches larves de coléoptères qui vivent dans les pseudo-troncs, on peut dire que ces plantes accompagnent les populations africaines dans tous les actes de leur vie. Elles les nourrissent, les habillent, les abritent, les parent, les soignent et sont au cœur de cérémonies rituelles, à condition d’en connaitre les secrets transmis de génération en génération et parfois seulement aux initiés. Avant l’arrivée des colons, les vêtements en raphia servaient même de monnaie d’échange. Les carrés tissés de 40x40 cm appelés « mbongo » ont laissé une trace linguistique : ce terme sert encore de nos jours à désigner la richesse…

Raphia

Crédit dessin : Nicolas Morales Arregui 

Palmiers raphia, Gabon

© IRD - Thomas Couvreur

Le cauchemar des botanistes ?

Mais alors pourquoi ce paradoxe : des plantes très utiles, très répandues, et si mal connues des scientifiques. « Les Raphias sont de grandes plantes, compliquées à gérer. Une bonne collecte peut prendre plusieurs heures et demande une grande volonté, avoue Thomas Couvreur, donc en général les botanistes ne les collectent pas ». Effectivement, une palme de plusieurs mètres, dure comme du bois, ça ne se met pas aisément en herbier… Il faut savoir que certaines espèces ont des feuilles de près de 30 mètres de long ! De plus, l'habitat marécageux dans lequel vivent ces palmiers n'est pas très accessible. Or, sans échantillon d’herbier, pas de détermination possible. Le botaniste en sait quelque chose. Avec ses collègues gabonais, camerounais et européens, il a décrit scientifiquement une nouvelle espèce endémique au Gabon, récemment baptisée Raphia gabonica. « La présente publication est basée sur une synthèse bibliographique d’ampleur, explique Suzanne Kamga Mogue, premier auteur de l’Université de Yaoundé I, Cameroun. Elle montre, par espèce, les usages répertoriés en huit classes ethnobotaniques : construction, culture, outils et ustensiles domestiques, aliments, outils de chasse et pêche, combustible, médicinal, autres. Et va plus loin en proposant un regard sur les significations culturelles des usages clés ».

Apprendre à gérer la ressource durablement

Cette forte présence des objets issus des Raphias se retrouve même à Cuba et au Brésil sous la forme d’usages magico-religieux apportés du Niger par les Yorubas. En 2014, la Chine a importé 107 tonnes de fruits secs de Raphias qui font office d’ivoire végétal. Mais les raphiales - zones inondées abritant les palmiers raphias – sont parfois victimes de leur succès et paient un lourd tribut à leurs multiples utilisateurs. « Beaucoup de raphiales sont détruites pour l'urbanisation, déplore Thomas Couvreur, même si par ailleurs elles procurent des ressources importantes aux catégories moins favorisées de la population ». Encore un paradoxe. D’ailleurs les usages traditionnels les plus courants peuvent être tout aussi destructeurs : l’une des techniques pour collecter des litres de « vin de palme » - en fait la sève du palmier – est de l’abattre purement et simplement. Pour récolter les larves d’insectes ou prélever le cœur si tendre on procède de même. Les individus sont alors sacrifiés pour un usage unique. Toutefois, des projets de terrain se consacrent à la mise en place de méthodes d’extraction durable, par exemple pour la cueillette des larves. D’un pays à l’autre, voire d’une région à l’autre, la dégradation des raphiales est variable. Toutes ne sont pas en danger de disparition. Les scientifiques plaident pour l’adoption de pratiques plus respectueuses et nombre d’usagers en milieu rural sont soucieux de la préservation de ces végétaux dont ils ne sauraient se passer… Les humains ne sont d’ailleurs pas les seuls à apprécier les raphiales qui abritent une belle biodiversité. Des espèces emblématiques y vivent telles que le gorille de plaine dont de fortes densités ont été recensées en République du Congo.

Produits du Raphia

Crédit photos : IRD - Thomas Couvreur et Jean-Grégoire Kayoum 


Publication :

Kamga S. M., Brokamp G., Cosiaux Ariane, Awono A., Furniss S., Barfod A. S., Muafor F. J., Le Gall Philippe, Sonké B., Couvreur Thomas. Use and cultural significance of Raphia Palms. Economic Botany, 2020, [Early Access], p. [19 p.].  https://doi.org/10.1007/s12231-020-09487-z

Contact scientifique : Thomas Couvreur, IRD, UMR DIADE, thomas.couvreur@ird.fr

Contact communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet, Délégation Régionale Occitanie

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