Laurence Maurice est chercheuse en géochimie environnementale à l’IRD. Après avoir vécu en Équateur durant cinq ans, elle est revenue en mars 2020 pour une mission sur de nouveaux programmes de recherche. Nous avons profité de sa venue pour lui poser quelques questions. 

Portrait Laurence Maurice

© Sabine Desprats-Bologna

Laurence Maurice est directrice de recherche en géochimie environnementale à l’IRD. Elle est également professeure associée de plusieurs universités en Equateur. Elle étudie l’impact des activités humaines (minières, pétrolières et agricoles) sur l’environnement, avec un focus plus spécifique sur l’Amazonie, depuis plus de 20 ans maintenant. Elle étudie en particulier les risques sanitaires associés à l’exposition aux métaux lourds. Avec le développement d’outils à l’interface entre pollution environnementale et santé humaine, et la coordination de projets scientifiques interdisciplinaires, elle et ses équipes peuvent évaluer et suivre les sources d’exposition humaine, étudier les vulnérabilités sociales et soutenir les politiques publiques et la population locale à co-construire des actions et solutions durables. 

Laurence, depuis combien de temps as-tu travaillé en lien avec l’Equateur ?

La première fois que je suis venue en Equateur c'était en septembre 2010 pour organiser des réunions, à la demande de la SENESCYT (secrétariat de l’éducation supérieure, la science, la technologie et l'innovation), dans le cadre du montage d’un projet de recherche franco-équatorien sur les impacts des activités pétrolières en Amazonie équatorienne. Je suis revenue en 2012 et 2013, les 2 mois d'été à chaque fois (bourse PROMETEO et MLD IRD) pour finaliser le montage de notre programme MONOIL financé par l’Agence Nationale de la Recherche en France (ANR), avant d'être affectée par l'IRD dans le pays. J'ai donc vécu 5 ans en Equateur, en famille, de 2014 à 2019.

 

Peux-tu nous décrire brièvement les programmes de recherche sur lesquels tu travailles actuellement ?

Je suis revenue en Equateur dans le cadre de deux autres programmes de recherche. L'un européen CLIMA-LoCa, et l'autre avec l'Imperial College of London, mais tout deux liés à une problématique commune : le cadmium dans le cacao.

Cabosses de cacao national fino de aroma association UROCAL (Province de Guayas, Equateur)

© Laurence Maurice

Il faut savoir que l’Équateur est le 6ème pays producteur de cacao au niveau mondial, et exporte 87% de sa production sous la forme de fèves directement vers l’Europe et les États-Unis. Il est également le premier producteur mondial de cacao « fino de aroma », reconnu pour la finesse de son arôme et de son goût. Cependant, plusieurs études très récentes, dont celles de notre équipe (Barraza et al., 2017 ; Barraza et al., 2018), ont mis en évidence la présence de certains éléments trace métalliques dans les cabosses de cacao dont le cadmium (Cd). Le cadmium est un métal toxique classé cancérigène et qui peut affecter en cas d’exposition chronique, le fonctionnement des reins et des os. Selon les études, la concentration de Cd dans les fèves dépasse jusqu’à quatre fois la nouvelle norme européenne. Les produits élaborés avec des fèves de cacao provenant d’Amérique Latine contiennent généralement des concentrations en Cd plus élevées que ceux issus d’Afrique de l'Ouest. Ces premiers résultats pointent donc l’importance d’un contrôle régulier des teneurs en Cd dans les fèves de cacao destinées à l’export afin de répondre aux nouveaux critères de la réglementation européenne, mais également à la surveillance des risques sanitaires associés.

 

Peux-tu nous expliquer le but et le déroulement de la mission que tu viens de réaliser en Equateur ? 

Réunion et production de biochar avec des producteurs de l'association UROCAL (Province de Guayas, Equateur)

© Laurence Maurice

L’objectif de cette mission était d’étudier les sources et les mécanismes de transfert du cadmium entre le sol et la plante, des racines jusqu'aux fèves de cacao. Nous avons réalisé des échantillonnages de sols et de cacaoyers (racines, troncs, feuilles, cabosses et fèves) pour des analyses chimiques (du cadmium en particulier et de ses isotopes stables). Nous effectuons cela dans des "fincas" de petits producteurs qui travaillent en agroforesterie et agriculture biologique à Muisne (vers Mompiche et Atacames) et Guayas (Puerto Inca). Ils sont regroupés en associations dont la production de cacao est exportée vers la France et transformée et commercialisée par l'entreprise solidaire d’utilité sociale ETHIQUABLE


 
Si l’on revient un peu en arrière, peux-tu nous dire quelle idée tu te faisais du métier de chercheuse et ce qui te plait aujourd’hui dans la réalité que tu connais ?

Je pense, et c'est une tendance positive, que notre métier de chercheur évolue pour se rapprocher de plus en plus de la société civile et des décideurs publics. La pandémie du COVID 19 en est un terrible exemple aujourd'hui. Les chercheurs doivent s'engager, doivent alerter, doivent proposer, tout en respectant les limites de leurs connaissances bien sûr et de leurs rôles.

Dès le début de ma carrière, j'ai toujours mis un point d'orgue à ne jamais isoler les populations des éco-hydro-systèmes étudiés. J'ai commencé à travailler sur la qualité de l'eau en France puis en Amazonie sans jamais isoler mon regard de celui des populations riveraines. La transdisciplinarité est un atout majeur dans les programmes de recherche et je me suis toujours régalé de travailler avec des collègues en SHS et en santé (épidémiologie, sociologie, économie, science politique, géographie, etc.) à la fois sur le terrain comme pour la valorisation et la restitution des résultats.

 

Enfin, entre nous, aurais-tu une anecdote en lien avec le métier à nous raconter ? 

Travail de terrain (échantillonnage) avec des producteurs de l'association UROCAL (Province de Guayas, Equateur)

© Laurence Maurice

Au cours de la dernière mission, pour notre premier jour de terrain ensemble avec deux jeunes collègues anglaise et équatorienne, nous avons dû nous rendre sur le premier site de prélèvement : une finca cacaotera près de Mompiche. Il nous a fallu prendre le 4X4, puis un chemin boueux très escarpé, pendant près d'une heure, pour arriver face à une rivière. Rivière qu'il nous était rendu impossible de traverser en raison de la crue. Nous étions en pleine saison des pluies (particulièrement vigoureuse cette année !). 

Un riverain nous propose de traverser cette rivière sur quelques rondins de bois, debout, équipées de nos glacières, tarière et autre matériel de prélèvement… nous voilà donc en route ! Seulement, sur l'autre rive, nous n'étions toujours pas arrivées à notre site d'étude. Ici, pas de bus, pas de voiture, très peu d'habitants mais, en revanche, beaucoup de solidarité ! De nulle part, trois jeunes motards sont sortis des bois pour nous offrir de nous conduire à notre destination. Nous voilà maintenant sur leurs motos, un peu brinquebalantes, glissant à chaque virage dans la glaise détrempée des pluies du jour. Au bout d'une bonne demi-heure d'aventures en plein air, nous sommes arrivées, et accueillies comme le messie par l'agriculteur, qui nous attendait plus tôt ! 

Je demande à mes co-équipières si tout va bien et ma jeune collègue anglaise répond avec un grand sourire : "c'est la première fois que je montais sur une moto ! C'est un baptême plus qu'original !". 
Même pour les chercheurs, il y a toujours une 1ère fois !
 

Merci Laurence pour ce témoignage et bon retour en France !