La lutte contre l’onchocercose, maladie due à un ver parasite de type filaire, repose sur le traitement de masse par ivermectine. Ce médicament peut induire une encéphalopathie chez les sujets ayant une forte densité d’une autre filaire dans le sang, Loa loa. L’étude menée par une équipe internationale impliquant des chercheurs de l’UMI TransVIHMI quantifie le risque d’effets secondaires graves pour une densité de Loa donnée et fournit un outil d’aide à la décision sur la stratégie de lutte.

Confrontés à un dilemme bénéfices/risques en matière de traitement de l’onchocercose, les responsables des programmes de lutte en Afrique centrale pourront-ils s’appuyer sur un outil permettant de prédire le nombre d’accidents post-thérapeutiques à attendre lors d’un traitement des populations par l’ivermectine?

Goutte épaisse colorée au Giemsa montrant plusieurs microfilaires de Loa loa

© Charles D. Mackenzie

Un médicament et deux filaires, mauvais ménage à trois !

La lutte contre l’onchocercose, maladie tropicale causée par un ver parasite de la famille des filaires, repose sur le traitement de masse annuel des populations les plus fortement touchées par un médicament unique, l’ivermectine. En d’autres termes, tous les individus (à l’exception des enfants de moins de 5 ans et des femmes enceintes), infectés ou non, vivant là où la maladie est présente, doivent être traités chaque année. « En Afrique centrale, explique Cédric Chesnais, épidémiologiste à l'UMI TransVIHMI, cette lutte est compliquée par la présence d’une autre filaire qui infecte également l’Homme, le ver Loa loa. En effet, le médicament peut entrainer des effets secondaires graves de type encéphalopathie chez les personnes ayant de fortes densités parasitaires de Loa loa dans le sang ». Sans prise en charge rapide et adaptée, ces personnes peuvent tomber dans le coma et décéder. Quand l’onchocercose atteint une forte proportion de la population, le risque d’induire des effets secondaires graves chez quelques individus est jugé inférieur aux bénéfices du médicament pour le reste de la population et les traitements de masse (sans diagnostic individuel préalable) peuvent être organisés. En revanche, ce n’est pas le cas quand l’onchocercose est « hypoendémique » (taux d’infection de la population compris entre 5 et 20 %).

Evaluer le risque pour choisir la meilleure stratégie

Depuis quelques années, l’OMS a décidé d’éliminer totalement l’onchocercose, ce qui nécessite l’extension des traitements aux régions hypoendémiques, même quand la loase est aussi présente. Les décideurs ont dès lors à choisir entre deux stratégies : lancer quand même des traitements de masse en prenant un risque, ou utiliser des stratégies alternatives plus coûteuses. Pour choisir la stratégie à adopter, les responsables doivent quantifier le risque associé au traitement de masse, c’est-à-dire prédire le nombre d’encéphalopathies, et fixer le nombre de cas qu’ils jugent acceptable. L’objet de l’étude publiée dans EClinicalMedicine et menée avec le Centre de recherches sur les filarioses et autres maladies tropicales (Yaoundé, Cameroun) était d’estimer le risque individuel de développer un effet secondaire grave en fonction de la densité parasitaire de Loa loa dans le sang.

Probabilité de développer un effet secondaire grave après la prise d’ivermectine, en fonction de la densité microfilarienne individuelle à L. loa dans le sang.

© IRD - Cédric Chesnais et al.

Sexe, âge et densité parasitaire pour quantifier le risque d’un traitement de masse

En utilisant des données collectées au Cameroun depuis 1995 par une équipe IRD, les auteurs ont développé des équations établissant la probabilité, pour un individu donné, de développer un effet secondaire grave en fonction de son sexe, de son âge, et surtout de sa densité parasitaire de Loa loa. Indépendamment du sexe, environ 1% des personnes ayant 20 000 Loa loa par millilitre de sang, 10% des personnes ayant 50 000 Loa/mL et environ un tiers de celles ayant 100 000 Loa/mL développeront un effet secondaire grave. De plus, les hommes ont un risque trois fois plus élevé de développer ces manifestations neurologiques que les femmes. « En combinant ces équations avec les informations sur la distribution de la densité parasitaire de Loa loa dans la communauté évaluée (la proportion d’individus avec 0, 1, 2, etc. Loa/mL), précise Michel Boussinesq, parasitologue à l'UMI TrannsVIHMI, il est aisé d’estimer le risque d’effets secondaires graves post-ivermectine dans la communauté-cible, c’est-à-dire la proportion de sujets qui feront un accident neurologique ». Cette distribution peut être facilement décrite à partir de la proportion de sujets infectés (qui peut être évaluée par une enquête rapide sur quelques centaines de personnes). Grâce à cette étude, les responsables des programmes de lutte contre l’onchocercose disposent d’un outil qui leur permet d’estimer le niveau de risque associé à un traitement de masse (stratégie peu coûteuse) dans une région donnée. Il leur reviendra dès lors, en toute connaissance de cause, de choisir cette stratégie s’ils considèrent que le risque est négligeable (en cas de prise en charge précoce, la plupart des personnes développant une encéphalopathie post-ivermectine guérissent sans séquelles), ou au contraire d’adopter une stratégie alternative évitant tout risque, mais plus coûteuse.
 

Publication : Chesnais C., Pion S., Boullé C., Gardon J., Gardon-Wendel N., Fokom-Domgue J., Kamgnoi J., Boussinesq M. Individual risk of post-ivermectin serious adverse events in subjects infected with Loa loa. EClinicalMedicine, 2020, https://doi.org/10.1016/j.eclinm.2020.100582
 

En savoir plus :

Contacts science : Michel Boussinesq, IRD, UMI TRANSVIHMI michel.boussinesq@ird.fr
 

Joseph Kamgno, Directeur du Centre de recherches sur les filarioses et autres maladies tropicales (CRFilMT) de Yaoundé kamgno@crfilmt.org
 

Contacts communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr