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Stéphen Rostain est archéologue et directeur de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). Il travaille depuis 35 ans en Amazonie, notamment en Guyane et en Équateur. Il s’est particulièrement intéressé à l’analyse du paysage à travers l’approche en écologie historique, mais également les terrassements précolombiens, la production céramique, l’ethnoarchéologie, les fouilles par décapage de grande surface. Son dernier livre « Amazonie, l’archéologie au féminin » (Belin, 2020) paraîtra en août.

Un mot sur votre parcours universitaire et l’envie de devenir chercheur : est-ce quelque chose qui vous est venu très jeune ?

Stéphen Rostain

© © Stéphen Rostain

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours voulu être archéologue en Amérique du Sud. Si le premier déclic se déclencha vers 7-8 ans à la lecture des aventures de Tintin, je dévorais quelques années plus tard des ouvrages sur l’archéologie. À partir de 15 ans, je participais chaque année à des chantiers de fouille en France et, lors d’un voyage au Mexique à 19 ans, je fus intégré à l’excavation du prestigieux site de Teotihuacan. Quatre ans plus tard, en 1985, je m‘installais en Guyane française avec un poste d’archéologue. Au total, j’allais vivre près de vingt ans sur le continent ; et si j’ai eu l’occasion de faire des fouilles au Brésil, aux Antilles ou au Guatemala, c’est bien l’Amazonie qui m’a séduit. Depuis 35 ans, j’y ai régulièrement mené des fouilles dans différents pays. 

L’orientation directrice de mes recherches est l’étude des populations précolombiennes des basses terres amazoniennes. Je m’efforce de reconnaître les modes de vie des premiers habitants d’Amazonie, notamment en innovant des méthodologies de fouille et de recherche. L’Amazonie indigène d’avant la conquête européenne demeure largement méconnue et source de nombreux présupposés. Il est nécessaire de rétablir, voire de déterminer, la réalité de l’ancien peuplement de la plus grande forêt tropicale du monde.

 

Est-ce que vous connaissez bien l’Équateur et depuis combien de temps ? Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?

Restitution artistique du site à tertres artificiels de Sangay, non loin du volcan en éruption

© © Stéphen Rostain

En 1995, je fus invité par l’Institut français d’études andines (IFEA) à m’occuper d’un projet de recherche dans la vallée de l’Upano, en Équateur. Je suis resté 7 ans. Je fouillais, en coopération avec des collègues et des institutions nationales, le site de Sangay, l’un des plus impressionnants d’Amazonie. C’était en effet une immense implantation regroupant des dizaines complexes de tertres artificiels de terre et un réseau d’interminables chemins creusés le long du bord d’une terrasse de l’Upano. On peut véritablement parler ici de la cité perdue d’Amazonie, pour reprendre l’expression lancée il y a près d’un siècle par l’infortuné explorateur Percy Fawcett. 

Bien plus, c’est toute la vallée de l’Upano qui a été modifiée sur des dizaines de kilomètres de longueur par les populations précolombiennes. Cette multitude de sites interconnectés correspondait-elle à un pouvoir central ou à une nuée de petits chefs locaux ? En outre, les anciens occupants connurent une fin tragique comparable à celle de Pompéi puisqu’ils furent engloutis par une colossale éruption du proche Sangay.

Je quittais l’Équateur en 2001 pour entrer au CNRS, ce qui m’obligeait à m’installer à Paris. Toutefois, je réussis à revenir dix ans plus tard pour une affectation de trois ans, durant laquelle je menais dans le même temps un projet interdisciplinaire dans la haute vallée du Pastaza et j’organisais et présidais le 3e Congrès International d’Archéologie Amazonienne. Plus récemment, j’ai mis en place un nouveau projet de recherche pour revisiter mes résultats obtenus vingt ans auparavant dans la vallée de l’Upano. Cette recherche veut éclairer la chronologie du peuplement précolombien de ce corridor, déterminer la nature de son occupation afin de comprendre l’organisation socio-politique des habitants précolombiens et préciser les conditions de leur disparition. Au delà d’une simple vision archéologique de ces vestiges, il s’agit de fédérer différentes disciplines pour répondre à un questionnement scientifique collectif. En ce sens, la collaboration avec l’IRD était évidente.

 

En parlant de ça, pourriez- vous expliquer plus en détails vos liens avec l’IRD ?

La collaboration avec l’IRD allait de soi puisque j’avais réalisé ma thèse de Doctorat comme allocataire de recherche au centre ORSTOM (nom précédent de l’IRD) de Cayenne. Là, j’avais appris le travail croisé avec des partenaires d’autres disciplines et surtout vu les avantages d’un tel échange scientifique. Je considère que l’archéologie ne doit pas se limiter à une approche mono-disciplinaire, ni se contenter de solliciter l’aide de disciplines connexes. Cela est particulièrement vrai en Amazonie où les questions des sciences de la nature et de la terre sont essentielles à la compréhension du passé humain. 

C’est dire s’il fut naturel de se rapprocher de l’IRD en arrivant en Équateur en 1995. D’ailleurs cette communauté d’esprit se concrétisa très vite puisque j’organisais le déménagement de l’IFEA afin de partager le même édifice avec l’IRD à Quito. J’emmenais sur le terrain des chercheurs de l’IRD pour étudier des aspects du paysage et, à l’inverse, je les accompagnais parfois sur les leurs. Les conditions étaient parfois rudes, comme cette expédition géologique sur le Curaray, où je perdais mes chaussures le premier jour tout en devant pousser la pirogue dans les eaux basses et où le manque de nourriture dans un village Waorani nous obligea à trois jours de diète en attendant une hypothétique avionnette.
 

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© Stéphen Rostain

Mission de l’IRD sur le Curaray en 2000, avec les trois étudiants sous la pluie

Cette étroite coopération se poursuit aujourd’hui puisque des chercheurs de l’IRD sont directement associés au projet en cours, tant en archéologie qu’en volcanologie et en pédologie.

 

Pour finir, auriez-vous une anecdote, un souvenir marquant à nous raconter sur l’Équateur ?
 

La « pesadilla » mécanique de la mission archéologique de 1999

© © Stéphen Rostain

Il est vrai qu’en archéologie, c’est toujours pareil, faut toujours qu’y ait des histoires. Peut-être que mon terrain à Macas en 1999 fut-il plus riche d’anecdotes que d’autres. Il faut dire que cela commença avec une logistique bien catastrophique car j’avais acheté pour l’occasion une Land-Rover apparemment idéale pour une telle mission. Mais, le vendeur peu scrupuleux m’avait caché que la peinture couvrait d’inavouables failles. Dès le départ de Quito, je dus m’arrêter à Tumbaco – à 23 km de la capitale – pour changer la rotule de direction. Arrivé à Papallacta, les freins rendirent l’âme aussi fallut-il descendre les Andes au ralenti pour ne pas plonger dans le ravin. Puis, le roulement à billes du volant lâcha dans la montagne. À Baeza, ce furent les ressorts ; à Archidona, les suspensions. Là, tous les mécaniciens étaient indisponibles puisqu’ils avaient fêté la veille le Baccalauréat de leurs enfants. Ce fut donc un chauffeur de taxi célibataire qui me prit en charge, mais il n’avait pas de mains. À l’origine propriétaire d’une hacienda, il les avait perdu en pêchant à la dynamite. Il s’était donc reconverti et conduisait à toute vitesse en glissant son moignon dans le volant. Émotions garanties !

Fignolé plutôt que réparé, mon 4x4 me mena jusqu’à Macas où les deux portes tombèrent simultanément en traversant le pont. Sur les trois mois de mission, l’auto en passa deux chez le mécanicien qui changea toutes les pièces. Seule la clé de contact fut conservée, mais comme c’était une fourchette recyclée… Cette carne métallique fut en tout cas le cauchemar de cette fouille. Heureusement, la qualité des découvertes archéologiques faisait oublier ces tracas.

Je ne saurai terminer sans souligner l’excellent accueil jamais démenti de l’antenne de l’IRD et les belles conditions de collaboration offertes, comme par exemple en ce moment avec son représentant Jean-Luc Le Pennec.