Le premier catalogue recensant toutes les espèces d'arbres de Guyane vient d'être publié au début du mois, juste avant le One Forest Summit qui s'est tenu au Gabon. Il affiche la particularité de livrer leurs noms vernaculaires en neuf langues parlées dans ce département d’outre-mer. Ce travail de longue haleine a été porté par des scientifiques de l’UMR AMAP.

Connaître la biodiversité est le premier pas pour la préserver. Héritiers des explorateurs naturalistes des XVIIIe et XIXe siècles, botanistes et écologues ont arpenté la forêt guyanaise et fait appel aux herbiers du monde entier pour réaliser cet inventaire complet.

Qualea moriboomiorum Marc.-Berti (Vochysiaceae)

© IRD - Daniel Sabatier

L’aboutissement de plus de 40 ans d’inventaires

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 1811 taxons?Unité quelconque des classifications hiérarchiques des êtres vivants, 87 familles, 421 genres, 1793 espèces, 4354 noms vernaculaires?Noms communs, qui diffèrent d'une langue à l'autre, et ne recoupent pas nécessairement la classification scientifique  en 9 langues, des milliers de spécimens étudiés dans plus de 20 herbiers. « C’est un travail de bénédictin qui s'appuie sur la longue histoire de la floristique guyanaise depuis 1775 avec Jean Baptiste Christophe Fusée-Aublet?Pharmacien, botaniste et explorateur français (1720-1778), mais qui a  vraiment démarré il y a 40 ans avec le programme d'inventaires d'arbres lancé par Marie-Françoise Prévost et Daniel Sabatier (AMAP), et les travaux d'ethnobotanique de Françoise et Pierre Grenand depuis les années 1970 », retrace Jean-François Molino, botaniste et écologue IRD qui a porté le « bébé » de 561 pages jusqu’à terme. Même si, de son propre aveu, cet énorme catalogue n'est en réalité qu'un « sous-produit » des travaux d’écologie forestière et d’ethnobotanique, il était impensable de perdre cette expertise de terrain au fur et à mesure que les scientifiques prennent leur retraite. « Cette activité d'inventaire et d'identification des arbres nous a conduits à travailler sur les spécimens d'herbier, sur la bibliographie systématique, à échanger avec des spécialistes de différents groupes?Deux sont co-auteurs du catalogue, pour 2 familles difficiles : Rubiaceae et Myrtaceae, et parfois à faire nous-mêmes de la systématique », poursuit le chercheur. L’expertise cumulée des différents collègues leur a permis de sélectionner les espèces et de produire les données démographiques?Abondance/rareté locale, présence en Guyane, répartition géographique.

Enquête ethnobotanique dans le village Wayãpi de Zidock (Trois-Sauts) en 1980.

© IRD - Marie-Françoise Prévost

Une grande place accordée aux langues autochtones

Kahambag, mope, mombin ou taperebá, tous ces mots venus de différentes langues désignent une même plante, Spondias mombin L. Cet arbre fruitier de la famille des Anacardiaceae a été domestiqué par les Amérindiens précolombiens. Grâce aux listes exhaustives issues du travail au long cours de quatre ethnobotanistes avec différents groupes ethniques, 1157 espèces sont aussi désignées dans le catalogue par tous leurs noms dans les 9 langues?Palikur, Kali’na, Teko, Wayãpi, Wayana, Nengee tongo, Créole, Français, et Portugais du Brésil  les plus parlées en Guyane française. Ces 4354 noms vernaculaires apportent une forte plus-value au catalogue, d'autant que les ethnobotanistes ont l'habitude de faire des restitutions auprès des communautés avec lesquelles ils travaillent. Un juste retour des choses quand on sait que les taxinomistes donnent rarement des noms liés aux populations autochtones lorsqu’ils décrivent de nouvelles espèces. « En revanche, Jean Baptiste Christophe Fusée-Aublet a donné beaucoup de noms amérindiens, ou honorant des ethnies amérindiennes, aux genres et aux espèces qu'il a décrits, au grand dam de ses contemporains ne jurant que par le latin et le grec ! », souligne Jean-François Molino. Par exemple, le genre Palicourea fait référence aux indiens Palikur.

Aiouea guianensis Aubl. (Lauraceae)

© IRD - Jean-François Molino

Surprises taxonomiques et nouvelles espèces

Pour pallier l'absence de systématiciens pour certains genres ou familles, les chercheurs ont dû faire eux-mêmes le travail de classement des espèces. C'est ainsi que, peu avant la parution du catalogue, ils ont décrit deux nouvelles espèces du genre Tovomita?Famille Clusiacae. Mais le catalogue inclut toujours 143 espèces non nommées, qui sont soit des espèces déjà décrites mais non encore répertoriées en Guyane, soit des taxons nouveaux pour la science. Autre surprise, la plasticité morphologique de certaines espèces en fonction du contexte. « Je connaissais très bien Tapura guianensis?Famille Dichapetalaceae une espèce assez commune sur la station de recherche de Paracou dans le nord de la Guyane, raconte le chercheur. Tous les spécimens de l’herbier CAY?Herbier IRD de Guyane indiquaient que c'était un petit arbrisseau d'un à deux mètres maximum de haut. Or, lors d’un inventaire dans le sud, nous sommes tombés sur un individu qui était un vrai arbre de plusieurs mètres de haut avec un tronc de 22 centimètres de dbh.?Dbh = diamètre du tronc de l'arbre à 1,30 mètre du sol  » Autre exemple, selon les individus, Cheiloclinium cognatum?Famille Celastraceae peut être un arbre ou une liane ligneuse de plus de 20 centimètres de dbh. On comprend mieux pourquoi il n’y a toujours pas de définition consensuelle de l'arbre basée sur des critères objectifs, alors qu’un enfant de cinq ans sait très bien en dessiner un.


Publication : Molino, J.-F., Sabatier, D., Grenand, P., Engel, J., Frame, D., Delprete, P.G., Fleury, M., Odonne, G., Davy, D., Lucas, E.J., and Martin, C.A., 2022. An annotated checklist of the tree species of French Guiana, including vernacular nomenclature. Adansonia, 44(26), 345–903. http://adansonia.com/44/26

Contact science : Jean-François Molino, IRD, AMAP jean-francois.molino@ird.fr


Contacts communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr

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