Depuis quelques années, des cas de transmission autochtone?Par opposition aux cas importés, les cas autochtones sont des personnes ayant contracté la maladie sur le territoire. de dengue et de chikungunya sont notifiés en France métropolitaine. Des chercheurs de l’UMR MIVEGEC ont identifié différents facteurs pouvant expliquer ces émergences et quantifié leur importance respective. Leurs résultats ont été publiés dans la revue PLOS Neglected Tropical Disease.

Face à la progression inexorable du moustique tigre, vecteur de maladies considérées comme tropicales (dengue, chikungunya, Zika), il est urgent de mieux comprendre ce qui favorise la transmission en zone tempérée. Des travaux de recherche – mis en œuvre dans une perspective opérationnelle – livrent des explications qui interpelleront les responsables de santé publique.

Distribution spatiale et temporelle d'Aedes albopictus sur le littoral méditerranéen français.

© Jourdain et al., 2020

Un vecteur déjà bien implanté dans le sud de la France

Détecté pour la première fois en France en 2004, le moustique tigre, Aedes albopictus, a depuis lors progressé sur le territoire. A tel point que début 2020, 58 départements étaient considérés comme colonisés. Or cet insecte est vecteur de maladies telles que la dengue, le chikungunya ou encore Zika. Même si la présence du moustique dans une zone n’entraîne pas automatiquement la transmission de ces maladies, elle en est toutefois une condition indispensable. Leur émergence nécessite en effet la présence d’une population bien établie du vecteur mais aussi l’introduction du virus ce qui est régulièrement réalisé lorsque des voyageurs reviennent infectés de régions où ces virus circulent. Une équipe de chercheurs français s’est penchée sur les autres facteurs de l’émergence du chikungunya et de la dengue dans une zone tempérée afin de fournir des éléments fiables sur lesquels baser des stratégies de surveillance et de contrôle proportionnées au risque. L’étude, réalisée en partenariat avec Santé Publique France (SPF), s’est focalisée sur les départements du littoral méditerranéen, où ont été rapportés l’ensemble des cas de transmission autochtones sur la période étudiée (2010-2018). « C’est là que le moustique est présent depuis le plus longtemps et c’est là où on observe également les densités les plus importantes », précise Frédéric Jourdain, ingénieur et doctorant SPF-IRD, premier auteur.

Infections expérimentales de moustiques avec des arbovirus

© IRD - Patrick Landmann

L’analyse multidisciplinaire dévoile trois facteurs d’émergence

Afin de considérer l’ensemble des paramètres pouvant favoriser le risque de transmission autochtone, les scientifiques ont pris en compte des données issues de domaines très variés : épidémiologie, entomologie, climatologie, télédétection, géographie, démographie, socio-économie… L’analyse s’est en particulier fondée sur les données recueillies par le dispositif national de surveillance des arboviroses. « Nous avons ainsi analysé de manière statistique la relation entre 27 variables différentes et les 857 cas importés de dengue et de chikungunya, qu’ils aient permis ou non une transmission autochtone de l’un de ces virus », ajoute le scientifique. De cette étude, trois facteurs ressortent clairement : un délai important du signalement des cas aux autorités sanitaires, puis à parts égales, la présence de zones végétalisées et l’accumulation de chaleur au cours de la période d’activité du vecteur. Le principal facteur de transmission est donc le long délai de notification (plus de 21 jours) des cas importés aux autorités sanitaires locales, suite à leur retour sur le territoire métropolitain. Ce délai de déclaration est la combinaison du retard avec lequel le patient sollicite des soins et la réactivité du corps médical dans la notification des cas aux autorités sanitaires. Les systèmes de santé publique ont donc un fort impact sur le risque de transmission du virus. Cette étude illustre l’importance du développement et du renforcement des capacités nécessaires à la surveillance et à la réponse aux menaces de santé publique.

Etude des virus en laboratoire, Vectopole

© IRD - Patrick Landmann

Surveiller et anticiper : les meilleurs atouts pour limiter la transmission

Face à ce risque non négligeable pour la population, l’Etat français s’est doté d’un plan de gestion dès 2006. Les populations de moustiques tigre sont surveillées grâce à l’installation de pièges pondoirs dans des endroits stratégiques (grands centres urbains, axes de communication…) afin de caractériser la zone exposée au risque de transmission vectorielle. Les malades (dengue, chikungunya, Zika) font l’objet d’une surveillance épidémiologique spécifique, en particulier les cas importés. Cette surveillance intégrée permet de mettre en œuvre de manière adaptée et proportionnée des mesures de réponse, comme par exemple la démoustication autour des cas importés ou autour des éventuels foyers de transmission autochtone. « Mais il faut rester réaliste. On ne détecte pas tous les cas. Certains malades ne vont pas consulter, d’autres développent des formes asymptomatiques qui sont susceptibles d’initier localement des chaines de transmission », note Frédéric Jourdain. Toutefois, l'impact de la sous-détection et du sous-diagnostic reste limité, compte tenu de l'efficacité globale du système de surveillance dédié aux infections par la dengue et le chikungunya. « Notre étude montre l’intérêt de la mise en place de systèmes de surveillance spécifiques et l’importance de sensibiliser les professionnels de santé à ces nouveaux risques », explique l’ingénieur. Le développement de ce type d’outil d'anticipation permet de prendre en compte les composantes humaines, entomologiques et environnementales et de favoriser ainsi une réponse rapide et adaptée à ces risques émergents. Réduire le délai de signalement reste le levier majeur, permettant des interventions rapides et donc de limiter l’installation de chaînes de transmission de la maladie. Si peu d'événements de transmission autochtone sont survenus en France métropolitaine ces dernières années, leur nombre sera sans aucun doute amené à augmenter avec le temps du fait de l’accroissement de l’aire de répartition du vecteur et des échanges internationaux de personnes. Ainsi, et quel que soit le contexte considéré, ce travail souligne la nécessité d’une préparation aux risques émergents par la mise en place de capacités de surveillance adaptées dans un cadre pluridisciplinaire.


Publication : Jourdain F., Roiz D., de Valk H., Noël H., L’Ambert G., Franke F., Paty M.C., Guinard A., Desenclos J.C., Roche B. From importation to autochthonous transmission: Drivers of chikungunya and dengue emergence in a temperate area, 2020, PLOS Neglected Tropical Disease, https://doi.org/10.1371/journal.pntd.0008320 


Aller plus loin :

Contact science : Frédéric Jourdain, IRD, UMR Mivegec frederic.jourdain@ird.fr
 

Contacts communication : Léna Hespel, Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr