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Haïti
 

Auteur : Nathalie Luca

La nation haïtienne a été fondée par d’anciens esclaves noirs qui parlaient des langues et pratiquaient des religions différentes selon les royaumes dont ils étaient originaires. Tous furent baptisés par le colonisateur français dès leur arrivée sur l’île et ont dû faire leur une terre qui ne l’était pas. les pratiques religieuses, philosophiques et coutumières différentes, dispersées aux quatre coins de l’île ne jouaient pas en faveur de la création d’un peuple uni. Le caractère multidimensionnel et pluriel du vodou, animisme syncrétique composé d’un ensemble de pratiques très variées issues des religions africaines, permettait à chacun d’y mettre son identité, sans qu’il apparaisse d’emblée évident qu’il puisse accompagner la construction d’une identité partagée par tous. C’est pourtant autour de ce substrat religieux que le peuple haïtien s’est formé, parvenant à se libérer de l’oppresseur et à proclamer l’indépendance de la République haïtienne en 1804.

Cependant le vodou fut immédiatement perçu comme incapable d’assurer la cohésion nationale et comme une entrave à la reconnaissance internationale de la jeune nation. L’Eglise catholique devint religion d’Etat et ses campagnes anti-sorcellerie ont largement façonné une culture diffuse de la diabolisation et de la persécution. La pratique du vodou fut interdite ce qui contribua à diviser la population qui perdit à nouveau son indépendance. L’occupation par les Etats-Unis puis les dictatures qui se sont succédées après la libération (Lescot, les Duvalier et, en 1990, le religieux salésien, Aristide) n’ont rien changé à cette scission intrinsèque de la population haïtienne. On assiste aujourd’hui à la phase finale de l’effondrement de la souveraineté de l’Etat, qui se concrétise par l’ingérence de la communauté internationale dans les affaires haïtiennes.

Des groupes religieux, ailleurs controversés, déploient autour de la division historiquement posée, entre la revendication d’origines culturelles africaines (largement partagée dans le milieu rural) et l’inscription dans une modernité occidentale perçue comme émancipatrice (qui domine dans les villes). En dehors de l’Eglise catholique, principale institution religieuse d’Haïti, du protestantisme et du pentecôtisme historique, qui représenteraient plus de 30% de la population – on en vient même à parler de « pentecôtisation » d’Haïti -, il se développe ici, comme dans le reste de la Caraïbe, des centaines de dénominations religieuses distinctes, et l’on en découvre de nouvelles chaque jour qui se construisent soit en lien avec le vodou (comme Mahikari, importé du Japon, mais aussi le rastafarisme jamaïcain ou la mita d’origine portoricaine…) soit en le rendant responsable des malheurs d’Haïti (témoins de Jéhovah, adventistes du septième jour ou armée céleste…).

Il n’est cependant pas impossible de repérer certaines frontières symboliques de la communauté nationale telle qu’elle est imaginée. On peut noter ainsi que la majorité des Eglises protestantes, pourtant porteuses des valeurs américaines, ne se reconnaissent pas dans la théologie de la prospérité, dévalorisant l’argent et la « bénédiction matérielle » dans leurs discours et mettant à l’honneur, comme le signe même de l’élection d’Haïti, sa pauvreté. Les malheurs écologiques, sociaux et politiques sont davantage expliqués comme un bienfait de Dieu, comme le signe de la fin des temps et, par conséquent, comme espoir de l’avènement prochain du nouveau millénaire. La conviction que l’argent ne peut couler sur cette terre martyre semble ainsi très largement partagée. L’Eglise coréenne du Plein Evangile, l’Eglise brésilienne universelle du Royaume de Dieu ou l’Eglise nigériane du Royaume Céleste, modèles par excellence du courant néo-pentecôtiste porteur de la théologie de la prospérité, ne sont d’ailleurs pas représentées sur le sol haïtien.

Cet état d’esprit se retrouve dans le comportements des entrepreneurs qui ne sont pas prêts à prendre trop de risque, ni se faire remarquer. Il ne faut pas chercher à avoir plus que nécessaire. L’esprit capitaliste semble très éloigné de la mentalité des entrepreneurs haïtiens. Dans cette perspective, il est intéressant de noter que certaines entreprises américaines de marketing relationnel multiniveau (de type AMWAY) tentent avec difficulté de percer en Haïti, charriant avec elles des valeurs religieuses liées à la théologie de la prospérité, à l’esprit positif américain et à l’idée que chacun a en soi le talent nécessaire à la réussite. Ces entreprises d’un genre nouveau se heurtent aux différents courants religieux. S’ils sont directement concurrents des Eglises pentecôtistes, ils se distinguent aussi nettement des pratiques du vodou : la prospérité que les services magiques qu’il propose sont censés assurer à son bénéficiaire ne correspond pas à la logique de travail personnel qui préside dans la philosophie de la réussite émanant de ces entreprises. Elles se heurtent également aux hommes politiques qu’elles dérangent et sont souvent considérées comme des sectes, dessinant en toile de fond, par les critiques qu’elles suscitent, ce qui fait encore sens pour la majorité des Haïtiens.

Bibliographie

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