Relitrans, transnationalisation religieuse des Suds : entre ethnicisation et universalisation Relitrans, transnationalisation religieuse des Suds : entre ethnicisation et universalisation
 
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Cuba
 

Auteur : Kali Argyriadis

A Cuba, le statut des pratiques religieuses, depuis l’indépendance de l’île en 1898, est intimement lié au processus de construction identitaire nationale. Dernière colonie espagnole d’Amérique, officiellement catholique mais dont l’évangélisation réelle n’était, selon plusieurs historiens, pas très profonde, placée presque instantanément dans un statut de dépendance par rapport aux États-Unis, sa première constitution (1901) permettait aux missionnaires protestants de s’implanter dans le pays : « Est libre la profession de toutes les religions de même que l’exercice de tous les cultes sans autres limitations que le respect de la morale chrétienne et de l’ordre public (...). » En réalité, la première préoccupation de la nouvelle république fut de « désafricaniser » sa population et d’éradiquer des activités considérées comme délictueuses et honteuses pour la jeune nation, comme la « sorcellerie doublement noire des afro-cubains », pour reprendre les termes du pionnier des études afro-cubaines, Fernando Ortiz.

Dans le contexte de crise des années 20, le mouvement afrocubaniste, influencé par l’Art nègre et le primitivisme, a élevé les expressions artistiques « afro-cubaines » au rang de patrimoine national à valoriser. La santería est devenue à cette époque, dans les milieux académiques inspirés par les théories racialistes du début du 20ème siècle, le paradigme d’une Afrique traditionnelle, noble et civilisée, d’origine yoruba, par opposition au palo-monte, d’origine "bantoue", maintenu dans le champ de la sorcellerie et du syncrétisme.

Dans les premières années de la révolution (1959), tandis que le gouvernement entrait en crise ouverte contre le clergé catholique, il adoptait à l’égard des religions “afro-cubaines” et du spiritisme une position ambiguë : glorifiés dans leurs qualités esthétiques, contre-culturelles et identitaires (patrimonialisés), ces cultes restaient violemment condamnés pour leur mysticisme, qui faisait insulte aux acquis sociaux de la révolution. Dans un contrepoint avec celle de 1901, la constitution de 1976 affirmait alors : « Tout citoyen est libre de professer et pratiquer ses croyances religieuses (...) à condition de respecter les lois, l’ordre public, la santé des citoyens et les normes de la morale socialiste ». En 1985, Fidel Castro opéra une réorientation de la position officielle : la religion n’était un opium pour le peuple que si elle était utilisée à des fins d’exploitation de l’homme par l’homme. La visite du Pape à Cuba en 1998 marqua l’aboutissement de cette nouvelle « alliance stratégique entre marxistes et chrétiens ».

En effet, le pays était entré dans une nouvelle période de crise provoquée par la chute de l’Union soviétique et l’arrêt des échanges économiques privilégiés avec les pays du bloc socialiste. Lors du IVe Congrès du Parti Communiste Cubain, en octobre 1991, l’accès au statut de militant a été officiellement ouvert aux religieux de toutes obédiences et une nouvelle constitution a été votée, transformant l’État athée en État laïque et condamnant de surcroît la discrimination religieuse. Ces décisions, explicitement diplomatiques, ont été interprétées à La Havane comme une ouverture envers ce que les habitants de la capitale appelaient alors précisément la religión, terme générique faisant référence à la pratique complémentaire de la santería, du palo, du spiritisme et du culte aux saints et aux vierges catholiques.

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Les artefacts destinés à la pratique de la religión sont aujourd’hui produits en série par les usines du Ministère de l’Industrie Légère et vendues dans les échoppes autorisées par l’Etat. La Havane, 2006, Photos de Kali Argyriadis.

Aujourd’hui, avec l’ouverture de l’île au tourisme et la reprise de contact avec les émigrants (qui ont été, après les artistes, les premiers vecteurs de diffusion de ces pratiques hors de Cuba), les religieux ont étendu leurs réseaux de parenté rituelle à de bien plus larges réseaux transnationaux (qui traversent entre autres les États-Unis, le Mexique, le Venezuela et l’Espagne), dont les membres qui résident hors de l’île communiquent entre eux notamment grâce à Internet - un outil qui reste difficilement accessible aux Cubains "de l’intérieur". Dans ce contexte, être reconnu comme détenteur d’une tradition « pure » est plus que jamais source de prestige, ce qui intensifie les luttes de pouvoir entre spécialistes rituels.

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Affiche accusant l’un des leaders de la Comisión Organizadora de la letra del año Miguel Febles Padrón de faire de la sorcellerie à ses filleuls, La Havane, 31 décembre 2005. Photo de Kali Argyriadis.

Certains, avec l’appui des intellectuels également engagés dans des programmes de l’UNESCO tels que La Route de l’Esclave, s’organisent en associations et militent pour « l’orthodoxisation » des cultes. Il s’agit principalement de valoriser les santeros et les babalaos de l’île (par opposition aux ennemis intimes de Miami) en tant que dépositaires de l’authentique « tradition yoruba » (perdue par les Nigérians). Au-delà de la dimension proprement religieuse, la référence à l’Afrique sert ainsi le discours de la « spécificité culturelle cubaine » et permet dans une certaine mesure de contourner les attaques anticastristes, en présentant l’Etat cubain comme un chantre de la lutte contre la « globalisation néo-libérale » et pour la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

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