Suite au Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires qui s’est tenu en septembre dernier (USA), onze membres de la Plateforme internationale sur les systèmes alimentaires autochtones – dont Edmond Dounias (IRD, UMR CEFE) - viennent de publier dans Nature un plaidoyer pour un changement de posture du monde scientifique vis-à-vis des connaissances traditionnelles.

Toute validation des résultats de recherche est basée sur la production de « preuves » elles-mêmes issues de processus ultra-normés. Face aux méta-analyses tant prisées, quelle place est accordée aux savoirs patiemment construits au fil des siècles par des communautés humaines ?

Une jeune femme kola concasse les fruits de Panda oleosa dont les graines riches en huile et protéines servent à épaissir de savoureuses sauces. Les Kola sont l'un des 3 groupes dits "Pygmées" résidant au Cameroun.

© IRD - Edmond Dounias

Des savoirs longtemps niés par la Science

Dans le système scientifique occidental, la hiérarchie des valeurs accordées à tel ou tel type de preuves place tout en haut les méta-analyses et relègue tout en bas les connaissances traditionnelles qu’elles soient celles d’un berger grec ou d’une chasseuse-cueilleuse pygmée, quand elles ne sont pas carrément niées. « Pourquoi ces observations et pratiques, mises en œuvre pendant un millénaire par des millions d’humains?Les peuples autochtones représentent 500 millions de personnes = 6 % de la population mondiale. autour de la planète n’auraient aucune valeur ?, s’exclame Edmond Dounias, ethnobiologiste. Certes ces connaissances sont transmises d’une génération à l’autre sous des formes variées privilégiant l’oralité (récits, chants, danses, arts picturaux, cérémonies, poèmes, etc) mais cela n’enlève rien à leur pertinence ». Avec des collègues d’universités et des représentant.es d’associations autochtones qui partagent les mêmes convictions, il a contribué à créer au sein de la FAO en 2020 la Plateforme internationale sur les systèmes alimentaires autochtones afin de promouvoir une autre façon de faire la Science.

Enfant baka du Sud Cameroun découpant en lamelles des feuilles de Gnetum africanum pour une meilleure extraction de la silice durant la cuisson.

© IRD - Edmond Dounias

Il est urgent de changer de regard

Le récent Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires a montré que les décideurs, en charge des recommandations politiques supposées favoriser la résilience des systèmes alimentaires, ne sont toujours pas enclins à solliciter les peuples autochtones afin d’enrichir les débats… Pourtant la connaissance intime de leur environnement a permis à ces populations de perdurer pendant des siècles dans des écosystèmes parfois difficiles. Qui peut prétendre à autant de « durabilité » ? Pas les chantres des solutions inadaptées aux contextes et prônées à grand renfort de technologies dominantes : trop de désastres écologiques et de perturbations sociales en ont résulté. « Les territoires des peuples autochtones abritent près de 80 % de la biodiversité continentale », précise le chercheur, et d’ailleurs les grandes instances telles que l’IPBES?Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. et le GIEC?Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. reconnaissent les liens entre biodiversité, alimentation et climat ». Comme en témoigne l’accord-cadre de coopération signé en 2019 entre l’IRD, le CIRAD, l’INRAe et le PNUE?Programme des Nations Unies pour l’Environnement., les institutions s’engagent à coopérer autour de thématiques telle que « les relations entre environnement, sociétés et santé ».

 

Étude longitudinale de la situation des systèmes alimentaires des peuples autochtones

© FAO - Indigenous Peoples' food systems

Le temps de la co-construction est venu

De nombreuses publications scientifiques enfoncent le clou : les leçons de résilience des peuples autochtones peuvent vraiment changer la donne dans ce contexte de Décennie d'action des Nations Unies pour la nutrition (2016-2025) et de l’ODD faim zéro. « Peu à peu le consensus se fait sur la nécessité d’intégrer toutes les connaissances dans un processus collaboratif qui encourage compréhension et respect entre les parties prenantes, en parfaite cohérence avec la science de la durabilité qui guide les recherches à l'IRD », se réjouit Edmond Dounias. Parmi les principes de base de la Plateforme figurent le consentement libre, préalable et éclairé – un élément fondamental du protocole de Nagoya qui peine pourtant à être appliqué - ainsi que le respect des droits de propriété intellectuelle des peuples autochtones. Le partage horizontal et vertical des connaissances autochtones entre experts, chercheurs autochtones et non autochtones, valorisera cette contribution légitime. Ce dialogue entre personnes d’horizons et cultures différentes mais partageant le même objectif crucial permettra d’éclairer la transformation vers des systèmes alimentaires plus durables dans le monde entier. 


Publication : The Global-Hub on Indigenous Peoples’ Food Systems. 2021. Rethinking hierarchies of evidence for sustainable food systems. Nature Food 2, 843–845 https://doi.org/10.1038/s43016-021-00388-5


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Contact communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr


Contact science : Edmond Dounias, UMR CEFE, edmond.dounias@ird.fr