L’OMS a validé le 11 décembre 2020, l’élimination de la Trypanosomiase Humaine Africaine (THA), plus connue sous le nom de « maladie du sommeil » comme problème de santé publique en Côte d’Ivoire. La cérémonie officielle se déroule le 25 mars 2021 sur les hauteurs d’un hôtel du quartier Marcory, aux abords du boulevard Valéry Giscard d’Estaing. Trois hommes attendent avec un mélange de calme et de légère anxiété les arrivées imminentes du Ministre de la Santé et de l’Hygiène Publique de Côte d’Ivoire qui préside la cérémonie et de l’Ambassadeur de France.

© IRD/Edoukou EHUI

Vincent Jamonneau, parasitologue à l’IRD va et vient entre les convives, les techniciens, les amis. Il est sur son trente et un. Il sourit : « ça faisait longtemps que je n'avais pas mis de cravate, ce sont mes amis qui m’ont aidé à faire le nœud ». Dramane Kaba, médecin-entomologiste, directeur de l’Institut Pierre Richet (IPR) de Bouaké est drapé dans son costume gris, affable comme à l’accoutumée, veille sur chaque détail. Mathurin Koffi, généticien, Maître de Conférences à l’Université Jean Lorougnon Guede de Daloa (UJloG) trône en silence dans son élégance de circonstance, sans ciller. Ces trois chercheurs vivent un moment unique qui marque une aventure scientifique et humaine peu commune. Depuis août 2020, ils attendent cette consécration collective qui constitue un fruit mûr et riche en émotions de près de deux décennies de collaborations et d’amitié. Dramane Kaba se souvient :

« Tous les trois avons été étudiants de l'IRD au sein de l'unité "Glossine et Trypanosomiase" de l'Institut Pierre Richet. Tous, avons été encadrés par les Docteurs André Garcia et Philippe Solano, successivement responsables de cette Unité de l'IPR. Donc, nous avons grandis et appris ensemble à la même école de l'IRD, à la fois sur le terrain des foyers de THA de Côte d’Ivoire et de Guinée, dans les laboratoires de l'IPR de Bouaké et ceux de l'UMR Intertryp de Montpellier. Une belle époque. C'est très clair que ceux qui nous ont formé l'on fait pour que nous assurions la relève en poursuivant l'énorme travail qu'ils abattaient pour aboutir à la situation actuelle d'élimination. Vision lointaine à cette époque! ».

La collaboration inter-institutionnelle et internationale qu’incarne le parcours croisé de ces trois chercheurs est un exemple de la recherche en partenariat entre l’IRD et les institutions du Sud. Vincent Jamonneau relate : « Notre rencontre à la fin des années 1990 et notre histoire commune ont permis de créer un partenariat solide entre nos trois institutions de recherche IPR-UJLoG-IRD qui a été renforcé par un projet de Jeune équipe associée à l’IRD (JEAI) « Epidémiologie du Réservoir Humain et Animal de la Trypanosomose Humaine Africaine » entre 2014 et 2017 dont nous étions les principaux acteurs.». Le socle représenté par cet instrument de partenariat de l’IRD a rempli ses objectifs qui consistent à construire une rampe de lancement.

Vincent Jamonneau poursuit, dans son enthousiasme habituel : « C’est ce partenariat qui depuis 2015 assure le volet recherche du projet d’élimination de la THA en Côte d’Ivoire. Grâce à sa multidisciplinarité - Dramane est médecin-entomologiste, Mathurin est généticien et moi je suis parasitologue- , ce partenariat a permis de combattre la maladie sur tous les fronts - lutte médicale et lutte contre les glossines- et a ainsi significativement contribué à l’atteinte des résultats qui ont permis au Ministère de la Santé et de l’Hygiène Publique de solliciter et d’obtenir la validation de l’élimination de la maladie comme problème de santé publique en Côte d’Ivoire. »

L’historique de cette collaboration internationale et inter-institutionnelle atteste également de la construction de l’autonomie des institutions et des chercheurs ivoiriens, une sorte de passage de témoins postcolonial. Dramane endosse la costume de l’historien : «  Je vous fais un petit résumé, dit-il, du ton posé du pédagogue. L'IPR était l'antenne en Côte d’Ivoire de l'Organisation de coordination et de coopération pour la lutte contre les grandes endémies ou OCCGE. C’était une organisation sous régionale Ouest-Africaine composée de huit pays Francophones. La création de l'OCCGE a été suscitée en 1960 par le Médecin militaire français Pierre Richet qui en fut le tout premier Secrétaire Général. L'IPR de Bouaké a longtemps été dirigé par les chercheurs de l'ORSTOM devenu ensuite IRD. En 2001, l'OCCGE a été dissoute au profit de la création de l’Organisation Ouest Africaine de la Santé, créée en 1987. Ainsi, les antennes de l'OCCGE ont été nationalisées par les pays respectifs. L'IPR a donc été nationalisé en 2001 et rattaché à l'Institut National de Santé Publique - INSP. La Direction de l'IPR va être désormais assurée par des Ivoiriens. Les activités communes menées avec l'IRD, bien qu'ininterrompues, ont été fortement perturbées par la crise sociopolitique entre 2002 et 2011. Entre temps, les étudiants que nous étions avions soutenus nos thèses de doctorat, réalisés des formations de spécialité et avons été recrutés dans différentes institutions ».

La crise ivoirienne a pris fin en 2011. Les activités ont pleinement repris en 2014. Mathurin Koffi se retrouve enseignant chercheur à l'UJLoG (Université Jean Lorougnon Guédé) de Daloa, Vincent Jamonneau, chercheur à l'IRD et Dramane Kaba, chercheur à l'IPR/INSP est  nommé Directeur de l'IPR. Et l’aventure a repris de plus belle avec cette énergie classique qui porte les personnes après les années de crise et de violence politiques. L’élimination de la THA représente une des étapes importantes de la reconnaissance internationale du trio. Vincent Jamonneau explique :

« La solidité de notre partenariat nous a aussi apporté de la visibilité au niveau international et d’obtenir plusieurs financements de projets de recherche soit en tant que porteurs de projets soit en tant que partenaires dans des projets d’envergure internationale comme le projet Trypa No ! financé par la fondation Bill et Melinda Gates, le projet DiTECT-HAT financé par l’Union Européenne, ou le projet TrypanoGen financé par le Wellcome Trust. Nous sommes aussi régulièrement sollicités en tant qu’experts dans différentes instances (OMS, UA, Fondation Gates, par exemple) ».

La mission de formation n’est pas en reste et contribue à remplir l’escarcelle des trois hommes qui construisent ainsi l’avenir de leur champ de recherche.« Grâce aux étudiants en Master et en Thèse que nous avons co-encadrés - 7 entre 2018 et 2021, dont 3 ayant bénéficié d’une bourse de l’IRD- , notre partenariat s’inscrit dans la science de la durabilité, en assurant à notre tour, la relève qui nous l’espérons contribuera à l’éradication de la THA non seulement en Côte d’Ivoire mais aussi sur l’ensemble du continent africain. En attendant, c’est toujours ensemble que nous ne ménagerons aucun effort pour mener les recherches qui permettront d’atteindre l’objectif de l’interruption de la transmission de la maladie en 2025. Nous avons d’ailleurs finalisé ensemble ces derniers mois un projet que nous sommes en train de soumettre au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique pour obtenir un financement via le contrat partenarial ivoiro-français nommé Contrat Désendettement Développement - C2D. »

Il faut saluer le mélange de dynamisme et d’humilité de ces trois hommes et de leurs équipes. Leurs liens, leur collaboration et leur engagement ont participé à cette bataille de l’élimination de « la maladie du sommeil ». Ils ont en commun la rigueur de la science, la passion du travail et surtout des valeurs humaines en partage qui font les beaux projets, ceux qui commencent par des objectifs auxquels la raison oppose la patience de la recherche aux élans du cœur.

Leur générosité s’est illustré par l’hommage qu’ils ont rendu à deux absents à cette cérémonie du printemps 2021. Fabrice Courtin, géographe à l’IRD, a apporté ses compétences à ce projet d’élimination de la THA en Côte d’Ivoire. Il est aujourd’hui  Représentant de l’IRD au Burkina Faso. Il est visible et audible dans le documentaire qui est passé en boucle avant le début officiel de la cérémonie. Jean-Marc Hougard est entomologiste à l’IRD et désormais Représentant de l’IRD au Cameroun.  C’est lui qui a été la locomotive institutionnelle et politique de ce projet au titre de Représentant de l’IRD en Côte d’Ivoire jusqu’en août 2020.

En circulant dans la ville de Yaoundé au Cameroun où il vit actuellement, Jean-Marc Hougard passe assez souvent devant l’ancien siège du Ministère de la Santé Publique du Cameroun. Dans la cour de ce bâtiment colonial, trône la statue du Médecin Colonel Eugène Jamot. Ce buste en pierre blanche n’a pas pris une ride depuis les années 1920. Il fait partie du patrimoine de la petite capitale verte du Cameroun, au même titre que les héros de la ville. Pourquoi ? Comme son nom l’indique, la Trypanosomiase Humaine Africaine est spécifique à l’Afrique. La connaissance que les recherches ont accumulée rempli le panier garni de la science universelle dont chacun peut se réclamer.

Le projet dont nous saluons ici les résultats incarne plus que tout autre la mission de l’IRD et le souci de mettre en commun, sans se noyer, les ressources et les compétences entre l’IRD et le Cirad. Le laboratoire français, INTERTRYP, partenaire de l’Institut Pierre Richet/INSP, est une unité mixte de recherche IRD-Cirad.

S’il y avait un exemple à citer ce jour  pour illustrer la recherche pour le développement et l’identité collective que nous défendons et que nous voulons continuer d’incarner ce serait ce projet, cette aventure, cette bataille, prélude à « l’éradication de la THA », futur et ultime combat que nos collègues ivoiriens et français sont déjà prêts à mener.

 Fred Eboko

Pour y voir plus :

La diapo sonore = https://youtu.be/ORRKO3-uh4A

Le film la maladie du bout de la piste = https://www.youtube.com/watch?v=VwDv5uQhyR0

Dramane Kaba sur RFI le 31 mars 2021 :

https://www.facebook.com/AmbaFranceCI/?hc_ref=ARSDNOIqsRmxFhdu6w7QPsyhJ5HUNArCYf58VJytM4TdO-A9aGfsPF0bMGUenMMXNjU&fref=nf&__tn__=kC-R

Article dans The Conversation, du 13 octobre 2020 :

https://theconversation.com/maladie-du-sommeil-une-bataille-de-gagnee-mais-la-lutte-continue-147434